Ce soir, un air américain flotte sur l’Auditorium de Lyon. On ne manquerait pas de passer à côté : une réplique de la Freedom Bell de Philadelphie, confectionnée par une entreprise rhone-alpine, trône dans l’Atrium, prête à se déchaîner pour quiconque ferait un don dans cette soirée du Conseil Régional, qui est aussi un fundraising pour l’UNICEF. Et elle sonne, cette cloche…

Emanuel Ax © Marie Mazzucco
Emanuel Ax
© Marie Mazzucco

Ouverture d’une soirée tripartite, les Mixed Messages de Nico Muhly vivent leur création française. Cette commande de l’Orchestre de Philadelphie, qui débute par des attaques très vives des cuivres, crescendo, ressemble par moment à une grosse marmite bouillonnante, écriture de tutti très épaisse, de laquelle jaillissent comme des projections des prises de paroles solistes des pupitres. Puis, le caractère change en musique de film fantastique, avec ses clochettes, avant qu’on ne retrouve l’écriture répétitive. Les violons alternent entre un son asthmatique et à nouveau étincelant, contrastant avec le beau lyrisme des violoncelles. Les coups de poing finals, énergiques, n’ont pas bénéficié d’effet d’annonce : des éclairs, tombés soudainement.

Le Concerto pour piano n° 3 en ut mineur de Beethoven amène, lui aussi, son lot de surprises. Élégant, en demi-teinte, son début orchestral laisse place aux cadences que, de son temps, le maître improvisait, avant d’en fixer l’écriture pour son brillant élève Ferdinand Ries. L’écoute entre le soliste et l’orchestre est très belle à voir même : Emanuel Ax se tourne vers les musiciens pendant ses pauses, et offre toute sa délicatesse aux dernières minutes de ce premier mouvement, qui sont les plus intéressantes, ne serait-ce que d’un point de vue d’écriture. Entretemps, on a frôlé l’incident diplomatique : une étrange vibration, très audible, probablement un lampadaire défectueux, parasite quelques silences d’orchestre – si bien que Yannick Nézet-Séguin garde ses bras levés pendant des secondes, et, intimidé par la présence du maestro sans doute, le bruit cesse, les bras se relancent, et le symphonique reprend, comme si de rien n’était. L’arrêt sur image musical ne modifie pas l’esprit de cet Allegro con brio : le choix interprétatif est celui d’une sourdine mis sur le mouvement entier, idée intéressante, mais qui ternit et étouffe malheureusement trop les couleurs de l’orchestre. Une étrange atmosphère dans ce début de concerto, que déconcentrent aussi nombre d’autres bruitages involontaires : un gros trousseau de clé tombé par terre, des talons d’une auditrice qui doit quitter la salle, des programmes qui s’envolent…

Le largo est un délice pianistique : on admire le toucher léger d’Emanuel Ax, qui parcourt le clavier comme en magie, l’émotion créée par les effets de retard et la reprise de discours ; c’est ici que la sourdine de l’orchestre prend réellement un sens et amplifie la vision du soliste. Le Rondo : Allegro confirme une intuition : ce chef excelle là où il insuffle de l’énergie pure à son orchestre, dans les accents tranchés, les mouvements toniques, que reproduisent les musiciens avec une belle articulation. L’intelligence et l’expérience d’Ax n’empêchent pas, au contraire, quelques touches moqueuses, gratifiées par un public enthousiaste de cette interprétation de l’opus 37. En bis, on entend un Abend délicieux des Fantasiestücke de Schumann, op. 12, qui permet d’emporter le rêve jusque dans la pause.

En deuxième partie, une pièce emblématique du répertoire du Philadelphia Orchestra : la Symphonie n° 3, en la mineur de Rachmaninov fut écrite pour cet ensemble, et c’est là qu’on trouve toutes les couleurs de sa palette. L’entame des violoncelles dans ce Lento-Allegro moderato, tout en langueur, est magnifique, plus homogène que les premiers violons dans leurs portamenti d’un grand élan lyrique. C’est une ouverture originale, entre autres grâce à ce succulent dialogue entre harpe et cor. Le cor anglais donne déjà quelques aperçus de sa qualité, de laquelle on se régalera encore par la suite. En dépit de quelques imprécisions rythmiques (comme dans le premier mouvement du Concerto), ce mouvement s’éteint dans une fascinante résonance. Le sens dramatique de Rachmaninov est dans l’Adagio ma non troppo-Allegro vivace relayé par de grandes vagues postromantiques. La fugue, pour sa part, met très bien en valeur les premiers violons et violoncelles, mais leurs camarades des deuxièmes violons et altos pourraient être exposés davantage. L’Allegro est dansant de séduction, ornementé de quelques soupirs, et l’un des meilleurs moments de la soirée est pour moi l’étourdissant finale : ce chef a le sens du climax. La Vocalise de Rachmaninov, bis logique, ne révèlera pourtant pas moins de sensibilité.

Le Philadelphia Orchestra, dans l’un des concerts de sa longue tournée européenne, fait preuve de son sens du spectaculaire, tout en faisant entendre finalement un autre son de cloche que celui de beaucoup de grands ensembles américains : moins de cuivres, plus de cordes, et une direction tout aussi flamboyante qu’exigeante et intéressante.