Pour terminer un week-end en beauté, le Philharmonia Orchestra proposait sous la baguette de Iouri Temirkanov un beau programme slave, Rimsky-Korsakov/Rachmaninov/Dvořák, avec Daniil Trifonov au piano. Si le jeune soliste a su conquérir sans peine le public, l’orchestre pourtant d’un très bon niveau n’a pas été aussi convaincant tout du long, desservi par l’acoustique étriquée du Royal Festival Hall et la direction plutôt ennuyeuse du chef russe.

Iouri Temirkanov © Sasha Gusov
Iouri Temirkanov
© Sasha Gusov
C’est avec une courte page de Rimsky-Korsakov que le concert débute, devant une salle pleine. Et quel début prometteur… Le prélude de La Légende de la ville invisible de Kitège (1905) constitue l’introduction parfaite au concerto de Rachmaninov : quelques mesures ciselées n’excédant pas trois minutes de musique, et pourtant portées par toute la magie, le lyrisme, la poésie du folklore de l’Est. Autre intérêt du préambule : il permet aux auditeurs de déceler en creux, non sans un frisson d’excitation, la merveilleuse puissance sonore dont est capable le Philharmonia Orchestra, qui n’a qu'à se laisser bercer par son propre ronronnement pour donner vie à ce doux "hymne à la nature".

Vient ensuite le Concerto pour piano no.1 de Rachmaninov (1892/révision en 1919), interprété par Daniil Trifonov. À peine commence-t-il à jouer que l'on est frappé de l'instrument en lui-même : la sonorité de ce piano Fazioli est sans aucune souplesse ni résonance, il semble écraser chacun des phrasés, casser la musicalité indéniable du soliste, et se mêle terriblement mal au son soyeux de l’orchestre. L'on croirait voir sur scène un travail d'assouplissement de pointes neuves... Heureusement que Daniil Trifonov est un prodige ! Il livre une interprétation pleine de rage, émaillée d’une multiplicité de passions, incroyablement fine et habitée. Sa technique impeccable et sa vision limpide de l’œuvre lui permettent de dompter tant bien que mal son piano qui entrave le déploiement de sa fougue, pourtant si juste.

L’orchestre n’est pas tout à fait à la hauteur. On entend plusieurs fois de légers décalages entre pupitres, surtout au sein des cordes, et la coordination globale des instrumentistes avec le piano n'est pas évidente. Au lieu d’accompagner la pensée musicale tout à fait digne de confiance de Daniil Trifonov, le chef Iouri Temirkanov cherche en effet à imposer sa propre construction du concerto, privilégiant une approche grandiloquente, assez lourde, bien différente de l’effusion dramatique, torturée et magnifique, du pianiste génial. L’ensemble manque de fluidité, de lyrisme, d’incandescence, bref de l’ardeur qui anime pourtant du début à la fin un Daniil Trifonov déchaîné, possédé, mais malheureusement esseulé.

Dès les premières notes de la Symphonie no.8 de Dvořák (1889), il est clair que l’orchestre s’est départi de toute crispation, se sent enfin libre d’exprimer ses intentions sans entrave. La palette de nuances dont on avait eu un aperçu alléchant lors du prélude se trouve rétablie ; les musiciens respirent, se laissent aller à la musique, certains visiblement emplis d’émotion en restituant les mélodies tour à tour malicieuses et mélancoliques de Dvořák. Mentions particulières aux bois, toujours très en place, et aux violoncelles, les plus investis - ce qui n’est pas sans avoir influencé dans le bon sens le pupitre voisin des altos, eux aussi vraiment impliqués.

Si les phrasés ne sont pas absents, que les respirations se font à l’unisson, que la noblesse de l’âme slave étreint l’orchestre par moments (notamment dans l’Adagio), la direction nonchalante de Iouri Temirkanov reste guindée, parfois prétentieuse, trop souvent ennuyeuse. Il passe ainsi à côté de la tension qui devrait animer chacune des valeurs rythmiques longues, adopte des tempi sans vie, figés dans leur bienséance passéiste, livre un Allegretto grazioso sans grâce et (plus grave) sans aucun rebond. C’est ainsi que, pour résumer, il parvient à brider l’exaltation naissante du Philharmonia Orchestra, en cherchant par la force à établir sur eux sa domination. Le final tonitruant permet à l’orchestre de se rattraper in extremis alors qu’il ose enfin montrer son audace, son potentiel, et la richesse du mélange de ses sonorités. Dommage que cette belle expressivité s’exprime par intermittence : il serait tellement profitable de la consolider...