Une semaine après le programme du London Symphony Orchestra au Barbican confrontant les œuvres des deux compositeurs rivaux nés le même jour, Brahms et Tchaïkovski, le Philharmonia Orchestra proposait à l’inverse de souligner le contraste stylistique entre deux musiciens romantiques cultivant une immense admiration l’un pour l’autre : Schumann et Mendelssohn. C’est Jérémie Rhorer, chef d’orchestre français, qui avait pour tâche de mener à bien cette comparaison, rejoint en première partie par le pianiste suisse Francesco Piemontesi qui faisait ses débuts au Royal Festival Hall en ce jeudi 14 mai 2015. Une belle aventure musicale, servie par un orchestre au meilleur de sa forme et une direction irréprochable.

Jérémie Rhorer © Yannick Coupannec
Jérémie Rhorer
© Yannick Coupannec
Pour bien débuter la soirée, c’est la magnifique Ouverture de Polyeucte (1891) de Paul Dukas qui a été choisie. Cette pièce de 15 minutes constitue une véritable ode au lyrisme, une introduction idéale aux univers de Schumann et Mendelssohn malgré sa date de composition postérieure. Le langage très wagnérien adopté par Dukas est soumis au principe de transformation thématique, dans un esprit proche de Liszt. Le thème initial, qui représente Polyeucte dans toute sa noblesse et sa souffrance (il s’agit d’un martyr chrétien), cède la place à des épisodes narrant la menace des Romains à son encontre, les plaintes désespérées de sa femme Pauline, l’agonie de Polyeucte... Puis c’est le retour du thème principal, cette fois transfiguré par la joie du martyr triomphant et la conversion de celle qu’il aime. L’homogénéité des cordes du Philharmonia produit une pâte sonore puissante, extrêmement chantante, dont les enjeux dramatiques sont activés par un Jérémie Rhorer aux mouvements amples et inspirés. Le mélange de tension et de résignation qui imprègne cette œuvre captivante est exprimé avec toute l’intensité requise ; la douleur et la béatitude se rejoignent en une seule vague irrésistiblement musicale.

Après cette superbe entrée en matière, place au concerto, et au soliste. Ce soir, c’est le Concerto pour piano en la mineur, Op. 54 (1846) de Schumann qui est interprété par Francesco Piemontesi. Dès les premières notes, le pianiste étonne par l’incroyable élégance de son jeu, la délicatesse de son toucher, très fluide grâce à une utilisation prononcée de la pédale (ce qui n’est pas un défaut dans cette salle, encore moins avec la sécheresse du piano mis à disposition des concertistes). C’est très élégant : pas une fausse note, un détaché impeccable, une lecture limpide des courbes phrastiques de la partition. Cependant, l’orchestre joue un peu de la même façon, et cela est plus problématique ! Les musiciens semblent volontairement retenir leur son pour pouvoir laisser s'exprimer la sensibilité gracile du pianiste, ce qui aboutit à un résultat assez plaisant mais plutôt sage. La direction de Jérémie Rhorer est presque trop maîtrisée ; les nuances ne sont pas assez contrastées ; les montées en puissance manquent d’ardeur et d’élan.

Le deuxième mouvement s’accommode mieux de la douceur, la souplesse, la tendresse qui se dégagent du jeu de Francesco Piemontesi et qui se répercutent sur l’orchestre. Au moins, l’entente entre l’ensemble et le soliste est indéniable : l’interprétation est cohérente et équilibrée. Peut-être pas tout à fait romantique. Dans le dernier mouvement, les passages qu’on voudrait remplis de passion sont gracieux, malicieux, plus légers que poignants. Impossible de dire que cela ne fonctionne pas : simplement, Schumann a été transformé en Mozart, et si ce choix est un peu frustrant, il est loin d’être aberrant. Francesco Piemontesi mérite notamment d’être félicité pour la grande musicalité de son jeu (même si l’on sent qu’il risque de manquer de puissance dans d’autres répertoires).

Vient ensuite la Symphonie no. 4 en la majeur « Italienne », Op. 90  (1833) de Mendelssohn. Soudain, le public se trouve plongé au milieu d’une fête endiablée, dans la campagne romaine, sous un radieux soleil d’été. C’est simple : cette symphonie semble avoir été conçue pour le Philharmonia. Les musiciens sont complètement dans leur élément, ils jouent avec un plaisir non dissimulé et une énergie qui correspond tout à fait à cette musique pleine de vie et de chaleur. Les cordes en particulier s’en donnent à cœur joie, excellents à tous les niveaux, unis, d’une précision irréprochable dans les moments les plus rapides, variant les intentions et les nuances. Entre tous, le pupitre des violoncelles brille par la qualité de son jeu tout au long du concert : il délivre un son moelleux, au vibrato parfaitement dosé, sonore et pourtant fragile, subtil – en un mot, un pupitre vraiment exceptionnel. Jérémie Rhorer n’a aucun effort à faire pour tirer le meilleur de l’orchestre ; lui-même est survolté, savourant la luxuriance de cette symphonie si entraînante. Il est rare qu’absolument tout soit en place dans une interprétation ; c’était le cas ici. Rien à redire. Si, on peut leur redire merci, et bravo.