Le 14 janvier 2015 aura lieu le concert d’inauguration de la Philharmonie de Paris. Cette date marque le début d’une nouvelle ère pour la musique classique en région parisienne. Beaucoup d’encre a déjà coulé à ce sujet, et de toute part ont émergé des avis contradictoires quant à la légitimité du projet. À moins de quatre mois de l’ouverture, au lieu de formuler un énième avis dont on pourrait bien penser qu’il serait redondant ou stérile, récapitulons plutôt les faits, et, simplement guidés par notre curiosité croissante, dressons le portrait prénatal de cette Philharmonie qui déchaîne tant de passions.

Vue du métro hauteur Cité musique © Philharmonie de Paris – Ateliers Jean Nouvel
Vue du métro hauteur Cité musique
© Philharmonie de Paris – Ateliers Jean Nouvel

L’une des particularités les plus intéressantes de la nouvelle institution, c’est son appellation. « Philharmonie » signifie littéralement « amour de l’harmonie », une étymologie grecque qui témoigne du caractère conceptuel du bâtiment. Celui-ci symbolise en effet l’avènement d’une idée, celle de la musique dans toute sa diversité, considérée en tant que génératrice d’événements attractifs pour des publics de natures variées.

La situation de la Philharmonie à l’est de Paris, dans le 19ème arrondissement (métro Porte de Pantin), est due à plusieurs facteurs : en premier lieu, le terrain disponible (paramètre à ne pas omettre) ; de façon plus stratégique, la présence à deux pas de la Cité de la Musique mais aussi du CNSMDP, centre de formation d’excellence ; enfin, la raison symbolique, encore une fois, la décentralisation des quartiers bourgeois de l’ouest parisien – où l’on trouve le Théâtre des Champs-Élysées, la Salle Gaveau, la Salle Pleyel qui va fermer, et l’Auditorium de Radio France qui va rouvrir pour sa part en novembre 2014 (ainsi que la Cité musicale de l’île Seguin prévue pour 2016). C’est précisément le cœur du discours de Laurent Bayle, directeur général de la Cité de la Musique et futur président de la Philharmonie de Paris : « S’il fallait expliquer en une phrase la raison d’être de la Philharmonie de Paris, je dirais qu’elle répond à la nécessité de redistribuer les cartes d’une offre musicale qui, trop souvent, conforte la fausse évidence suivante : le ‘’classique’’ pour les personnes plus âgées et aisées ; les formes dites actuelles pour le divertissement ou les jeunes. Il devient urgent de sortir de ce clivage pour rassembler ce que, dans de nombreuses pratiques culturelles, les usages sociaux séparent. »

La volonté de diversifier le public, enjeu numéro un de la Philharmonie, nécessite donc de s’adresser à des profils extrêmement variés. Extrêmement riche, la programmation est accessible à un moindre coût (le prix des billets est inférieur de 25% en moyenne à ceux de Pleyel), elle combine des propositions classiques et prestigieuses à des formules novatrices, concernant un large public. Voyons un peu plus en détail l’offre de la Philharmonie. De façon hebdomadaire auront lieu les concerts de l’Orchestre de Paris (orchestre résident) et l’Ensemble Intercontemporain (ensemble résident), complétés par les performances successives des trois formations associées, l’Orchestre de Chambre de Paris, l’Orchestre National d’Ile-de-France et les Arts Florissants. Régulièrement seront invités de grands ensembles étrangers, parmi les meilleurs au monde, rejoints par les solistes les plus acclamés. La musique classique (incluant musiques anciennes et contemporaines) ne sera pas la seule catégorie artistique représentée, il y a aussi du jazz, de la danse, des musiques du monde, des spectacles, des ciné-concerts, des expositions, un musée… La multiplicité des cibles à toucher explique l’éclectisme et la profusion des programmes proposés à la Philharmonie.

Grande salle de répétitions © Philharmonie de Paris – Didier Ghislain
Grande salle de répétitions
© Philharmonie de Paris – Didier Ghislain
Bruno Mantovani, directeur du CNSMD et compositeur, assure qu’« un accompagnement très fort du public va être mis en place ». En effet, la Philharmonie se donne pour mission de contextualiser les expériences musicales : des week-ends thématiques des conférences, des avant-concerts, des laboratoires collectifs seront instaurés pour enrichir l’écoute des spectateurs. La dimension participative et pédagogique est un élément fondamental du projet. Des ensembles amateurs peuvent venir répéter aux horaires du déjeuner, les scolaires recevoir dans le cadre de leur éducation une formation musicale (notamment via Démos, une initiative concrétisée depuis quelques années), les plus jeunes suivre une leçon d’éveil musical.

De nombreux mélomanes regrettent la fermeture de la Salle Pleyel, filiale de la Cité de la Musique à l’histoire prestigieuse. Néanmoins, en ce qui concerne le classique, Bruno Mantovani rappelle que « malgré les travaux, la Salle Pleyel n’est pas une salle digne de l’Orchestre de Paris ou des orchestres internationaux » ; lors de sa réouverture en 2006, elle n’était d’ailleurs destinée qu’à servir de lieu de transition jusqu’à l’inauguration de la Philharmonie, déjà prévue à cette date. Non seulement la Salle Pleyel a-t-elle une capacité d’accueil moins élevée (1900 places contre 2400 à la Philharmonie), mais surtout, elle possède une scène plus étroite, physiquement insuffisante pour accueillir certaines formations (par exemple les orchestres philharmoniques au complet, justement), et elle n’est pas dotée de salle de répétition. En un mot, elle n’aurait pu supporter un développement allant au-delà de ses activités de concert, et n’aurait même pas pu assumer une offre moderne et complète de concerts de façon durable.

D’un point de vue architectural, la Philharmonie a été pensée comme un bâtiment novateur, un lieu urbain respectueux de son environnement. Le chantier en cours, qui va donner naissance à l’édifice de Jean Nouvel, entend accoucher d’un « bâtiment minéral aux allures de butte » cherchant à « dialoguer avec les autres architectes du site », un bâtiment recouvert d’un revêtement fait d’aluminium et d’inox brillant, arborant un « vaste panneau lumineux (un ‘’mur-écran’’) tourné vers le boulevard périphérique et annonçant les programmes des concerts ». Tout est prévu pour que le spectateur s’y sente à l’aise : un restaurant panoramique est prévu, et « il sera même possible de parcourir le toit ». Le squelette de l’édifice et les représentations virtuelles du rendu final suggèrent que bien qu’imposante, la Philharmonie cherche à appliquer le principe de l’« amour de l’harmonie » jusque dans ses proportions et son habillage.

Vue sur la toiture de la Philharmonie © Philharmonie de Paris – Didier Ghislain
Vue sur la toiture de la Philharmonie
© Philharmonie de Paris – Didier Ghislain
En toute logique, un travail approfondi a été nécessaire pour façonner l’acoustique de la grande salle de la Philharmonie, par non pas un mais deux spécialistes de la question, Harold Marshall et Yasuhisa Toyota. Leurs visions se complètent : la salle s’inspire aussi bien du modèle dit de la « boîte à chaussures » (celui du Musikverein de Vienne) que du modèle organique où les gradins sont agencés en « vignoble » (celui de la Philharmonie de Berlin). La Philharmonie de Paris n’entre dans aucune de ces catégories ; elle opte pour une synthèse des deux, ayant été imaginée comme « une salle enveloppante et modulable », adaptée pour passer de 2400 places assises à 3650 places debout. Le matériau privilégié est le bois, tandis que des réflecteurs aux formes courbes contribuent à engendrer une résonance équilibrée. L’objectif est de créer un confort d’écoute maximal, lisible dans la volonté de renforcer la proximité du spectateur avec la scène (32 mètres maximum) afin qu’il soit toujours immergé dans le son.

Intérieur Grande salle 2 © Philharmonie de Paris – Arte Factory
Intérieur Grande salle 2
© Philharmonie de Paris – Arte Factory
Si la structuration interne de la nouvelle salle est assez originale pour soulever quelques inquiétudes, ce sont les problèmes de financement de la Philharmonie qui ont déclenché les réactions les plus vives. La construction de la salle était estimée à 177 millions d’euros à l’origine ; elle va en coûter 381. La situation s’avère tout de même bien moins préoccupante que celle de la Philharmonie de l’Elbe, à Hambourg, également en chantier en ce moment, et qui a vu son budget exploser de 187 à 865 millions d’euros, sans compter les sept ans de retard qu’ont pris les travaux. Cette comparaison est énoncée dans le simple but de constater qu’à partir d’une certaine envergure, les chantiers ont tendance à systématiquement prendre du retard et voir leur coût augmenter.

Pour Bruno Mantovani, la question n’est même pas là. « Ce qui m’étonne », dit-il, « c’est que ça devrait être une grande fête, et qu’on est en train de dénigrer a priori un projet en disant qu’il risque de ne pas fonctionner »… Il ajoute que pour lui, « il faudrait s’attaquer aux véritables problèmes : accès à la salle, nécessité d’ouvrir des commerces et des hôtels ». Son sentiment personnel : « une fois que ces infrastructures seront en place, je n’ai aucun doute sur le succès de la Philharmonie ».

D’autres sont moins enthousiastes quant à la légitimité du projet. C’est le cas de Laurent Petitgirard, compositeur et directeur musical de l’Orchestre Colonne : il avoue qu’il « adorerait aller à la Philharmonie [avec l’Orchestre Colonne], mais qu’il n’en a pas les moyens ». Il estime que le projet artistique n’est peut-être pas adapté à tous les ensembles, à tous les types de musiques et de publics : à son avis, « il faut absolument garder de la musique classique dans d’autres endroits pour élargir le public de la musique classique ; il ne faut pas simplement le transférer ».

Philharmonie de Paris - vue de jour du peripherique © Jean Nouvel - Arte Factory
Philharmonie de Paris - vue de jour du peripherique
© Jean Nouvel - Arte Factory
L’idée originelle du grand projet de la Philharmonie, projet qui est aujourd’hui sur le point d’aboutir concrètement, est loin d’être récente… C’est dans les années 1970 qu’elle a surgi conjointement dans les esprits de Pierre Boulez et Georges Pompidou. Pierre Boulez concevait alors la Philharmonie comme le « Centre Pompidou de la musique ». Très critiqué lors de son ouverture, le Centre Pompidou est désormais devenu un point névralgique pour la vitalité de l’art contemporain. La Philharmonie connaîtra-t-elle le même succès ?

Sources des citations :

- Site et brochure de la Philharmonie : www.philharmoniedeparis.fr 

- Interviews de Bruno Mantovani et Laurent Petitgirard dans la Matinale culturelle de France Musique (1er et 2 septembre 2014)