Le chef russe Vasily Petrenko, bientôt 40 ans mais rien à voir avec Kirill Petrenko qui prendra la tête des Berliner Philharmoniker, fait partie des chefs régulièrement invités par l'Orchestre Philharmonique de Radio France, un ensemble qui a su repérer et fidéliser certaines des plus brillantes baguettes de la nouvelle génération. Premier prix du concours de Cadaquès en 2002, la carrière de Vasily Petrenko s’est d’abord développée en Russie, puis en Grande-Bretagne et depuis la saison 2013/2014 à Oslo où il est directeur musical. Au programme du premier concert donné avec ce chef dans un auditorium de Radio France que l’on se réjouissait de voir presque plein : Maurice Ravel, Serge Prokofiev et Serge Rachmaninov.

Vasily Petrenko © Mark McNulty
Vasily Petrenko
© Mark McNulty

Ma mère l'Oye, la suite pour orchestre de Maurice Ravel qui date de 1912 est, comme L'Enfant et les Sortilèges, inspirée du monde de l’enfance. L’interprétation des cinq fragments de cette pièce démontre de manière évidente les affinités de Vasily Petrenko avec la musique française. Transparence, élégance, beauté instrumentale, enchaînement naturel des différents climats, tout concoure à un Ravel raffiné et subtil. Les tempi plutôt allants, les nuances le plus souvent dans un beau mezzo piano, la percussion chatoyante et le legato des bois comme des cordes nappent cette interprétation d’une lumière joyeuse. Les instrumentistes à vent, notamment la clarinette, le hautbois comme les flûtes charment à chacune de leurs interventions. Le fascinant « Les Entretiens de la belle avec la bête » exhale une poésie simple et juste et le chant du contrebasson d’une gravité presque bonhomme séduit. En somme, un travail d’orfèvre pour Ravel l’orfèvre : que demandez de plus ?

Behzod Abduraimov © Ben Ealovega and Decca
Behzod Abduraimov
© Ben Ealovega and Decca
Le Concerto pour piano et orchestre n° 3 de Prokofiev, même s’il fut très mal reçu à sa création, est une des œuvres les plus jouées du répertoire pour piano et orchestre du XXe siècle. Il est ici magnifiquement servi par la direction précise, comme dans Ravel, mais devenue ici dynamique, motorique et tenue, de Vasily Petrenko. Le pianiste Ouzbek Behzod Abduraimov, âgé de 25 ans, livre lui aussi une interprétation tendue et construite, qui plus est techniquement irréprochable. Les doigts virevoltent sur le clavier sans aucun accroc dans des tempi justes et imperturbables. Les accords plaqués, les acrobaties vers les extrêmes du clavier, les croisements de doigts, la main gauche dionysiaque, tout démontre la maîtrise exceptionnelle du jeune pianiste. En bis, Behzod Abduraimov offrira au public conquis une « Campanella » de Liszt tantôt suspendue, tantôt diabolique, mais constamment brillante et transparente, faisant presque oublier le concerto.

En seconde partie, le Philharmonique de Radio France était au grand complet pour interpréter magistralement la Symphonie n° 1 de Rachmaninov. Œuvre puissante d’un jeune homme de 25 ans, elle est classiquement composée de quatre mouvements et semble, par moment, l’héritière des symphonies tragiques de Tchaïkovski. Créée par Glazounov, elle fut un cuisant échec, ce qui plongea Rachmaninov dans le silence pendant plusieurs années et incita même l’auteur à détruire son œuvre, reconstruite plus tard à partir des parties d’orchestre retrouvées à Leningrad. Dans une ambiance sombre qui utilise un motif dérivé du Dies Irae médiéval, on reconnaît dès le premier mouvement passionné et magistralement orchestré le style de Rachmaninov. Le scherzo qui suit permet d’entendre le beau violon solo d’Hélène Colerette. Dans le larghetto, la clarinette tente d’apaiser le discours mais bientôt les cors noircissent à nouveau le propos. Le final, allegro con fuoco, pourrait passer pour un traité d’orchestration tellement toutes les ressources d’un orchestre en très grand effectif, avec notamment six percussionnistes, sont utilisées. On remarque en particulier l’extraordinaire précision et âpreté du timbalier qui joue un rôle presque soliste dans une œuvre à bien des égards tellurique.

Vasily Petrenko fait une nouvelle fois preuve de sa grande maîtrise dans la conduite d’œuvres foisonnantes comme l’est cette symphonie et l’orchestre répond à la moindre de ses inflexions. Chaleureusement applaudi par le public comme par l’ensemble des musiciens, il est facile d’imaginer, sans risque de se tromper, que Vasily Petrenko, de plus très souriant et agréable à regarder, sera de nouveau invité à diriger le Philharmonique de Radio France. Un orchestre décidément très en forme en cette rentrée et dont l’envie et le bonheur de jouer sont également un plaisir pour le spectateur.