Jadis un projet dont les inspirateurs se demandaient s’ils réussiraient à toucher un large public, la Bach Académie est aujourd’hui un événement annuel dans le calendrier de concerts en Belgique. Ce qui avait commencé comme une exploration prudente des liens entre la musique de Bach et d’autres compositeurs et courants est à présent devenu un laboratoire où d’autres genres et tendances artistiques trouvent aussi leur place.

Philippe Herreweghe © Michiel Hendrickx
Philippe Herreweghe
© Michiel Hendrickx

Édition après édition, les programmateurs empruntent des voies surprenantes, mais le festival a aussi ses valeurs sûres depuis la première année. Philippe Herreweghe et son Collegium Vocale se tenaient déjà en 2007 au berceau de cet événement de plusieurs jours, et en sont aujourd’hui encore les têtes d’affiche. Cette année, au cours de deux soirées, le chef et son ensemble ne se sont pas penchés exclusivement sur Bach, mais aussi sur Buxtehude. La musique vocale de ce dernier est aujourd’hui encore dans l’ombre de ses œuvres d’orgue – à tort, assure le collectif.

Herreweghe ne s’est pas contenté de juxtaposer les deux compositeurs. Par la confrontation durant le concert de clôture de deux mises en musique d’une seule et même cantate, Bach et Buxtehude entament un dialogue au-delà des frontières du temps. Chez Buxtehude, la cantate Nimm von uns, Herr, du treuer Gott est encore une partition fondée sur le texte. Bach y ajoute au contraire des nuances beaucoup plus instrumentales. Non pas en considérant les ornements comme un but en soi, mais bien en tenant compte de l’expression textuelle envoûtante d’un point de vue dramaturgique.

D’autre part, le chœur d’ouverture de Bach est conçu de façon beaucoup plus luxuriante. Le compositeur lui donne une forme d’identité autonome via la partie orchestrale. Grâce aux sections de cuivres et de bois relativement étoffées, Bach joue en outre avec la possibilité d’apposer des récitatifs isolés, des airs solistes et des tutti au contrepoint astucieux. Dans les voix aussi, Bach recherche en outre le contraste et même la polémique. On l’observe de façon très manifeste dans Warum willst du so zornig sein?, où musique vocale et musique instrumentale s’affrontent comme l’eau et le feu.

L’identification décidée de Thomas Hobbs au texte, associée à l’intimité du traverso de Patrick Beuckels, était touchante. Dorothée Mields a en outre donné forme au principe transcendant de la musique. Presque comme s’il s’agissait d’un avant-poste de l’au-delà, elle a offert dans Ach! Herr Gott, durch die Treue dein un moment de perfection céleste.

Chez Buxtehude, l’accompagnement est, comparativement, élaboré de façon plus sommaire. Herreweghe a néanmoins installé beaucoup de caractère dans le subtile courant sous-jacent. L’âpreté des basses portait l’ensemble en apesanteur formé par la soprano, le contreténor, le ténor et la basse – une caractérisation ingénieuse qui trahit précisément la signature de Herreweghe. La structure pleine de tempérament laissait en outre toute la place au quatuor de chanteurs, dont les timbres individuels se fondaient de manière fabuleuse.

Mields, Guillon, Hobbs et Kooij n’interprètent pas avec leur raison, mais avec leurs oreilles. L’attention qu’ils portent aux parties de chacun et leur intuition infaillible ont favorisé une conclusion divine. Il est manifeste que Buxtehude a semé ici les germes du contrepoint que Bach portera deux générations plus tard à des sommets sans précédent. Associer les deux compositeurs dans le même concert n’est ni plus ni moins que logique.

Au programme figuraient également Ihr werdet weinen und heulen et Mache dich, mein Geist, bereit. Dans la première pièce, le flûtiste à bec virtuose Jan Van Hoecke a accompagné un délicat épanchement de Damien Guillon ; dans l’autre, Dorothee Mields et le hautboïste Marcel Ponseele se sont retrouvés mêlés dans une confession à couper le souffle. Quelques problèmes d’intonation au fil des cantates ont troublé l’état de dévotion et d’harmonie intérieure que catalyse normalement cette musique, mais ces défauts concrets ont été insignifiants face à l’équilibre, au naturel et à la nature spirituelle des interprétations.

Le Collegium Vocale a ainsi refermé cette Bach Académie avec une série de cantates d’une qualité évidente, comme lui seul peut en présenter.

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