Cela fait bientôt un quart de siècle que l’Orchestre des Champs-Elysées excelle à rendre aux musiques du XVIIIème et XIXème leur son d’époque, agissant, comme les baroqueux dans les années 70, sur le paysage musical en faisant évoluer les interprétations, en cherchant à restituer aux auditeurs les sons qu’avaient dû entendre les spectateurs d’alors… Leur lecture est évidemment dépouillée d’une certaine tradition qui a quelque peu alourdi au fil du temps les interprétations des Mozart, Haydn et consorts…

Philippe Herreweghe © Michiel Hendrickx
Philippe Herreweghe
© Michiel Hendrickx
Grâce à cette vague baroqueuse, il faut reconnaître qu’on ne joue plus dans les grandes phalanges européennes Mozart et Haydn comme il y a 50 ans, et c’est heureux… Les tempos se font plus allants, une certaine légèreté dans les phrasés s’est imposée, le travail sur le rubato et l’utilisation du vibrato chez les cordes est plus raisonné, les effectifs s’allègent…

Petit à petit, ces orchestres dits « d’époque » ont quant à eux ouvert leurs horizons musicaux, interprétant des musiques définitivement du grand répertoire symphonique, telles celles de Bruckner, Debussy, Mahler… En un mot, depuis les baroqueux, dont Philippe Herreweghe fait indéniablement partie, les horizons se sont élargis, et il semble acquis que comme les musiciens de l’Orchestre de Champs-Elysées offrent leur vision de Mahler, on pourra aussi apprécier une Passion de Bach par l’Orchestre de la Suisse Romande… Ce décloisonnement salutaire, évitant les sectarismes, permet d’offrir aux auditeurs des œuvres restituées par des artistes qui, ayant intégré les dernières recherches musicologiques, peuvent tout de même offrir leur vision d’une Suite de Bach, entre celle d’Anner Bylsma et celle de Pierre Fournier, l’une comme l’autre offrant une facette du génie du Cantor de Leipzig !

Mais point de Mahler ce soir là, c’est à une mono-thématique que le chef Philippe Herreweghe proposait aux auditeurs genevois sa vision de « son Beethoven »… Après une attaque un peu molle de Coriolan, on est immédiatement frappé du bel équilibre entre les vents et les cordes, réservant une place aux vents rarement entendue dans les orchestres dits « classiques ». Malgré tout, on aura tout au long du concert pu regretter un pupitre de violoncelles et de contrebasses un peu feutré, chose étonnante pour un chef qui provient du monde baroque, si attentif au continuo.

Isabelle Faust © Felix Broede
Isabelle Faust
© Felix Broede
C’est dans le fameux Concerto en ré majeur op.61, qu’on aura apprécié le violon fin d’Isabelle Faust, soliste allemande qui arpente les plus grandes scènes européennes, offrant ce soir aux auditeurs le plaisir d’une vision limpide de l’illustre concerto… richesse de la palette de couleurs et de phrasés, avec un son à la limite du blanc parfois, et peut-être un vibrato sonnant un peu « vieillissant » dans le médium, ainsi qu’une noirceur à peine effleurée de manière générale : c’est à un romantisme classieux et peu animal que se livre Isabelle Faust, en somme, une affaire de goût très certainement. Amis adeptes du corsé-boisé, du romantisme échevelé, passez votre chemin…

Outre ces quelques considérations interprétatives, quel plaisir d’entendre cette héroïque cadence ! Non pas la fameuse de Fritz Kreisler, ni celles de Joseph Joachim, mais celle que Beethoven a écrit pour sa version piano et violon, avec timbales obligées : cette cadence se promène définitivement du côté de Trafalgar ! On est héroïque ou on l'est pas !

Le deuxième mouvement fut suspendu aux lèvres d’une clarinette divine de délicatesse, relayée par un basson subtil soulignant l’extrême ductilité du violon d’Isabelle Faust, très sensible musicienne.

Quel plaisir d’entendre les brillances racées de cors et trompettes naturels, des bassons aux couleurs chasseresses, magnifiques de justesse et de phrasé et en général un Orchestre des Champs-Elysées offrant une très belle cohésion de son et un discours limpide : on aura entendu les oiseaux chanter dans les belles guirlandes de la flûte solo, le cor lancer l’appel de la chasse, les violons offrir un dialogue raffiné avec la soliste : grand bonheur sur ce Beethoven. 

C’est à un court bis offert « Doloroso » de György Kurtág, lancé tel un OVNI dans ce concert, que le soufflé retomba… Enfin… Plus perturbant que doloroso…

L’Eroica releva la science du chef à hiérarchiser les plans sonores, offrant une gamme de nuances très établies, échappant donc au maudit « mezzo-forte généralisé si inintéressant ! ». Malgré un premier mouvement un brin rapide et une « Marcia funebre » qui eût mérité plus de pesanteur, le Scherzo, allegro vivace, fut haletant, quand aux dernières mesures, réhaussées par les envolées des cors héroïques, elles offrirent le plaisir du génie incomparable de Beethoven à restituer en musique cette énergie primale, fêtée dignement par des musiciens de l’Orchestre des Champs-Elysées absolument investis !  

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