Combien sont les chefs et orchestres capables de convaincre dans la 9ème de Mahler ? La Neuvième ! De ces œuvres qui de l’inconditionné possède le caractère, de celles qu’un tour de passe-passe ne saurait embellir... Malgré un agenda déjà chargé dans le répertoire scénique, l’Orchestre de l'Opéra de Paris et leur chef Philippe Jordan ont consenti à sortir de la fosse pour nous la faire entendre dans toute sa splendeur.

Philippe Jordan © Johannes Ifkovits
Philippe Jordan
© Johannes Ifkovits
De toutes les symphonies de Mahler, la Neuvième, dont on a pu dire à juste titre qu’elle commençait là où finissait le Chant de la Terre est l’une des plus difficiles à interpréter : par son irrégularité, son mépris du schéma, sa durée. Ce n’est pas une musique qui s’impose avec évidence à l’auditeur, et le gigantisme du premier mouvement reste vain si l’on ne tente d’en souligner le substrat.

D’abord l’Andante comodo, dans cet épanouissement de corps qui s’écoute vivre : palpitation (harpe), écoulement (trémolo des altos) et ces grands balancements des seconds violons. Afin d’éviter toute lourdeur, Philippe Jordan veille à accentuer les temps levés au lieu des temps forts, et n’hésite pas à pousser le tempo sur Etwas frischer. Le chef, s’érigeant en voix de la multitude, semble partout à la fois. Son intégrité le fait trancher en faveur du tout ; il tisse, tisse sans discontinuer, innervant par un geste la moindre intervention. Mais cette implacable ubiquité, bien qu’exemplaire, met également l’auditeur à rude épreuve : elle demande un grand effort d’écoute et d’assimilation, mettant ce premier mouvement hors de portée de ceux qui le découvre pour la première fois.

Avec le « super-Ländler » (comme l’appelait Leonard Bernstein) qui tient lieu de deuxième mouvement, on passe de l’irrémissible au véniel. Philippe Jordan échauffe les seconds violons de Vanessa Jean avec des gestes de dompteur (dans leur schwerfällig), taquine les lumineuses clarinettes de Jean-François Verdier. Mais chaque fois que, contre la pente naturelle de la musique, il introduit en elle un élément de rébellion, ces éléments sont profondément résorbés et n’apparaissent plus comme tels. 

Rondo-burlesque. Pas de doute, ce nom qui trahit l’intention de rire du cours du monde, cache également un grand morceau de bravoure : il n’y a pas un seul grain de matière qui soit inerte. Pour contenir le mouvement et l’amener vers sa fin, l’orchestre devra sans cesse accroître son éclat, et cela, corseté par un tempo toujours plus allant. Mais les cuivres se tirent avec élégance de la virtuosité à laquelle ils se voient astreints ; de même, les violons tiennent bon dans le suraigu, malgré le train d'enfer que leur impose Philippe Jordan. L’effort disparaît derrière l’élan orchestral irrésistible et le Più stretto, où s’ouvrent des gouffres dantesques, s'écoute avec beaucoup de plaisir.

En quelques secondes, les cordes se fondent en une seule et même voix, celle de cet Adagissimo. Quoique toujours soutenues, elles se laissent infléchir avec une surprenante docilité, dans une pâte sonore riche et étonnamment profonde (grâce notamment aux pupitres d’Aurélien Sabouret et Thierry Barbé, violoncelle et contrebasse, qui ne sont pas en reste dans le molto espressivo). Le solo de violon (Frédéric Laroque) retrouve ce soir une virginité désarmante et des inflexions qui évoquent Isaac Stern. Ici encore, la direction de Philippe Jordan est telle que l’on n’y semble plus voir un chef tant le jeu devient transparent, si rempli de ce qu’il interprète que lui-même semble disparaître. L’engagement du corps est entier, sans saccade ; les mains se prolongent l’une dans l’autre dans un formidable legato du geste. Au fur et à mesure que la musique se raréfie, Philippe Jordan lui fait retrouver un état de grâce en accord avec la signification qu’on lui prête : une musique qui ne se résout pas à finir, à en finir. Ce goût du néant où le vide se fait lui-même musique a été supérieurement restitué par l'Orchestre de l'Opéra de Paris – il a fallu attendre longtemps avant que le public ne consente à applaudir.

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