La Philharmonie de Paris accueillait l’Orchestre du Conservatoire supérieur de Paris encadré par l'Ensemble Intercontemporain, pour une soirée consacrée à Ligeti, Kurtag et Bartók. La soirée fut hautement éducative, tant par la découverte des deux premières œuvres que par le monumental Château de Barbe-Bleue, offrant au public de fort belles interprétations et démontrant un talent plus que prometteur.

Matthias Pintscher © Felix Broede
Matthias Pintscher
© Felix Broede

Le public s’était déplacé nombreux, et ce malgré un programme dont la première moitié était consacrée à des pièces contemporaines. Le concert s’inscrivait dans les programmes pédagogiques du conservatoire. Les jeunes étudiants composant l’orchestre du CNSMDP avait été préparés et encadrés par des membres de l’Ensemble Intercontemporain, que l’on retrouve dans la plupart des pupitres, en premier ou en second solistes. L’ensemble était d’ailleurs placé sous la direction du directeur de l’EIC, Matthias Pintscher.

La soirée a débuté par la San Francisco Symphonie de György Ligeti, courte pièce qui inaugure une nouvelle phase esthétique chez le compositeur, celui-ci abandonnant la micro-rythmie pour aérer son écriture et la rendre plus transparente. Le chef semble totalement à son affaire. Il dirige sans baguette, par gestes amples, étirant au maximum les nappes sonores pour en dégager toute la luminosité. L’écriture a priori complexe de Ligeti gagne alors en clarté et en lisibilité. Les cuivres, particulièrement sollicités au début, se montrent parfaitement engagés, de même d’ailleurs que les percussions-claviers et le piano. La largeur d’écriture permet au chef de sculpter des dynamiques avec générosité : les flux et reflux dessine une fluidité en mouvement permanent. Dans la seconde partie, l’opposition entre les irisations des bois et les interventions saccadées des cordes, des cuivres et des percussions est marquée avec tranchant.

Œuvre glaçante, Stèle de György Kurtág montre les dons d’orchestrateur du compositeur. Le caractère sombre et mystérieux du début est particulièrement bien rendu, tandis que la seconde section offre aux cuivres une démonstration de leur virtuosité. Une gestique large modèle la matière musicale en phrases mouvantes, presque liquides, qui se glacent dans le final. Ici Matthias Pintsher suspend le geste au maximum, retenant ses musiciens et laissant sourdre une tension souterraine qui ne s’évanouit que dans les dernières mesures.

Rarement donnée à l’opéra en raison de sa courte durée (une heure environ) et de sa difficulté à mettre en scène, le célèbre Château de Barbe-Bleue de Bartók est cependant familier des salles de concerts. Les phrases introductives sont énoncées par Barbe-Bleue lui-même, chanté par le baryton John Relyea, tandis que Judith est interprétée par la mezzo-soprano Michelle DeYoung. Dès les premières mesures, le tapis de cordes installe une atmosphère suintante qui perdurera tout au long de l’œuvre. Bartók utilise une écriture très séparée entre bois, cuivres et cordes, qui demande donc des pupitres très dynamiques et d’une grande présence, sachant prendre la parole de manière décidée, et ce afin de conserver la densité de la pièce. Cette dimension manque peut-être légèrement ici, les jeunes musiciens ayant tendance à rester légèrement en retrait et à attendre les initiatives du chef. Peut-être pour cette raison que la clarinette solo a-elle été confiée au soliste de l’Intercontemporain Alain Billard, dont on saluera au contraire la forte implication et l’anticipation des couleurs et des atmosphères voulues par la partition.

Le crescendo constant de la première moitié de l’œuvre est conduit avec constance par Matthias Pinscher, aboutissant à l’ouverture de la cinquième porte. Ici, contrairement à l’habitude, la fanfare de cuivres décrivant l’immensité de l’empire de Barbe-Bleue, n’est pas placée dans la salle, au premier balcon, mais dans la coulisse. Il en résulte un effet d’écrasement plutôt que d’espace, correspondant peu à l’effet probablement voulu par Bartók, même si l’orgue de la Philharmonie déploie toute sa puissance à cet instant. La fin de l’œuvre est amenée dans un decrescendo qui en révèle les tonalités froides, sans jamais tomber cependant dans le pathos grâce à une lecture très analytique. Dans ces murs sonores construits avec précision, Michele DeYoung et John Relyea campent des personnages très incarnés, en particulier la mezzo-soprano américaine, à la voix lumineuse, et dont le jeu dévoile une Judith très impériale face à un Barbe-bleue manifestement dépassé par la volonté de cette épouse insoumise.

Ce concert aura donc permis d’entendre des étudiants au seuil de leur carrière professionnelle. Encadrés par leurs aînés et conduits avec précision par Matthias Pinscher, ils ont fait preuve d’un talent plus que prometteur dans ce répertoire exigent du XXe siècle.  

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