Le programme de ce concert annonçait le grand et illustre chef russe Gennady Rozhdestvensky dirigeant l'Orchestre National Russe. Les musiciens tardant à apparaître sur scène, l'atmosphère se chargeant d'une nervosité naissante, un monsieur s'avance seul sur scène et d'un air grave et solennel annonce : "Le Maestro Rozhdestvensky vient de nous annoncer il y a seulement dix minutes qu'il n'est pas en mesure de diriger l'orchestre ce soir. Comme le pianiste programmé pour interpréter le Concerto de Scriabine, Mikhail Pletnev, est également chef d'orchestre, il a décidé au dernier moment qu'il dirigerait lui-même la Symphonie n°1 de Prokofiev et la Symphonie n°9 de Chostakovitch prévues. Pour le Concerto de Scriabine il sera au piano et la direction sera assurée par un assistant (qui sera en fait Alexey Bruni, le premier violon de l'orchestre)". Quelle stupeur ! C'est au moins une chance et un moindre mal que Mikhail Pletnev soit présent, lui qui connaît si bien l'Orchestre, l'ayant fondé en 1990.

Mikhail Pletnev © Deutsche Grammophon
Mikhail Pletnev
© Deutsche Grammophon
Le concert commence donc avec la Symphonie n°1 dite "classique" de Prokofiev, délicieusement composée dans le style de Haydn. Pletnev entre sur scène avec son habituelle quiétude, ne semblant pas spécialement inquiet. Nous connaissons la tendance du chef à prendre des tempi de plus en plus lents. C'est cette tendance qu'il affirmera pendant les trois premiers mouvements, étant soudainement piqué par l'on ne sait quelle mouche dans le Molto vivace final. Que dire d'une telle lenteur ? Certainement qu'elle apporte une grande clarté harmonique, une intelligibilité de l'écriture. Cependant, malgré toute notre indulgence force est de constater que l'on s'ennuie. L'Allegro initial n'a plus l'alacrité qui lui est due, et l'allégresse y est velléitaire. Le Larghetto néanmoins déploie toute son élégance paisible au sein de cette lenteur. Il est bien laborieux de danser sur la Gavotte tant celle-ci est à la traîne. Le phrasé y est trop monotone, il y manque toutes les inflexions du discours qui donnent de la couleur et du caractère au propos. Difficile cependant de le lui reprocher, tant cela nécessite un travail préalable avec l'orchestre. Dans la contre-danse du Molto vivace l'on retrouve plus de volubilité, des traits d'archet piquants, et des bois mordants.

Le Concerto pour piano, op. 20 de Scriabine, quasiment oublié pendant des décennies, commence très doucement à réapparaître dans les salles de concert et les enregistrements. Fruit d'un jeune Scriabine, son seul concerto composé quelques années après sa sortie du Conservatoire est très loin de la complexité de ses oeuvres futures d'inspirations mystiques, mais il a pour lui une ferveur, beaucoup de charme et une douce sensualité. Le premier violon Alexey Bruni à la baguette et Pletnev au piano, l'étincelle ne passe guère. On ne connaît l'accoutumance de Bruni à cette oeuvre, probablement est-ce la première fois qu'il la dirige et sans doute devrait-on le lui pardonner. Néanmoins, il n'y a aucun dialogue entre l'orchestre et le piano, et malheureusement encore une fois, l'on s'ennuie. Le piano a de belles sonorités, Pletnev est un coloriste expérimenté. Mais il manque terriblement de conviction dans l'Allegro qui ouvre l'oeuvre, et les tempi sont à nouveau trop lents, s'engourdissant dans une molle inertie. L'inspiration mélodique de Scriabine est remarquable dans l'Allegro moderato, le thème porte en germe une potentialité immense. C'est l'ascension vers une lumière, mais cette lumière ce soir ne nous éblouit pas suffisamment. Elle reste terne, diffuse, il n'y a pas assez d'ardeur et de vibration en elle.

Dans la dernière partie Pletnev reprend la baguette pour la Symphonie n°9 de Chostakovitch, la plus courte et la plus lumineuse du compositeur. Cette fois-ci nous sommes conquis par la brillance de l'interprétation, c'en est même une prouesse au vu des conditions. L'ironie grotesque et le sarcasme de la musique militaire dans l'Allegro affleurent constamment par les irruptions bruyantes des vents et les roulements de tambours galvanisés par les appels des trombones, impressionnants dans leur présence. Au début du Moderato la complainte solitaire de la clarinette vogue dans une incertitude troublante, à l'arrière goût de déploration calme et impuissante. Depuis les premières notes jusqu'à la marche victorieuse et caduque de l'Allegretto-Allegro final, Pletnev et les musiciens convainquent dans ce contre-pied du compositeur à la volonté de Staline que cette symphonie soit la "Neuvième nationale", monumentale et à sa gloire.

Enfin, que les inquiets se rassurent, il paraît que le maestro Rozhdestvensky se porte bien à présent.