Carolyn Carlson est l’une des chorégraphes majeures de notre époque. Son ballet le plus connu du grand public, Signes, proposé à l’Opéra de Paris en 2004, est significatif de son esthétique chorégraphique : tableaux épurés aux couleurs vives, tour à tour drôles et poétiques. En 2015/2016, Carolyn Carlson était en résidence au Théâtre National de Chaillot, où était proposée à partir du 17 février sa pièce Pneuma, non sans ressemblance avec Signes. Un parfait mélange de beauté, de rêve, de pulsions de vie, de méditations sur la nature et l’humain. La Carolyn Carlson qu’on aime, qui parvient à nous emmener très, très loin dans ses univers féériques.

© Sigrid Colomyès
© Sigrid Colomyès

 En février 2016, le Ballet de l’Opéra National de Bordeaux vient s’établir quelques jours à Paris pour y danser Pneuma, ballet spécifiquement conçu pour ses danseurs deux ans plus tôt. Le titre de l’œuvre, qui signifie « souffle » en grec ancien, souligne également l’inspiration littéraire de Carolyn Carlson : l’ « essai sur l’imagination du mouvement » du philosophe Gaston Bachelard, L’Air et les Songes. « L’air est plus que ce que l’homme respire, c’est la respiration », écrit-il ; « c’est la beauté de la danse par le biais du temps de l’espace et de la présence », ajoute Carolyn Carlson.

Tout son ballet est en effet conçu autour de la thématique du vivant, du mouvant, de l’humain activant son corps au contact de son environnement : la première scène montre une danseuse dont les cheveux sans attache sont caressés par le souffle d’un ventilateur qui l’accompagne dans ses tournoiements. Au fond de la scène, dans un deuxième espace séparé par une toile non opaque, se déplace lentement l’ange de la mort, un corbeau noir aux longues ailes signalant la présence discrète mais inévitable d’un mauvais augure. En opposition apparaîtra à plusieurs reprises une fée, elle tout de blanc vêtue, à la baguette et aux chaussures translucides, qui ne cesse de murmurer de façon inaudible des paroles prometteuses aux oreilles des hommes.

© Sigrid Colomyès
© Sigrid Colomyès

Les différentes scènes se succèdent sur la musique de Gavin Bryars, à mi-chemin entre tissu symphonique et sonorités électroniques. Sur fond coloré, accompagnés par des lumières variées aux très belles nuances et surplombés par une lune carrée et un arbre suspendu, les danseuses et les danseurs se succèdent sur scène, par petits groupes, pour exprimer tel ou tel état du corps, du mouvement. Des couples en blanc traversent le plateau, l’homme, pilier, en courant, la femme, oiseau, en se laissant transporter dans les airs en porté gracieux. Une dizaine d’hommes arrivent avec leur tapis d’herbe sous le bras, l’étalent sur le sol, s’y allongent, respirent simplement. Des femmes en noir cette fois s’emparent du vide en y faisant virevolter leurs cheveux dénoués, avec vivacité, puis se croisent, se retournent, créent des figures imparfaites ni lignes ni courbes. Le moment le plus marquant du ballet est sans nul doute la scène qui semble symboliser « le souffle de la vie » : des femmes habillées de longues robes blanches épaisses surgissent en tourbillonnant de tous côtés, taches de lumière en motion perpétuelle, et sont rejointes par des hommes se joignant à leur état de quasi transe ; leur mouvement circulaire incessant, représentation si juste de l’énergie et du simple désir d’être, évoque une sensation profonde de liberté, une véritable liberté, éclatante, joyeuse, détachée de tout complexe, d’autant que la chaude lumière jaune drapant les corps des danseurs place leur élan dans le contexte d’un été brûlant, plein d’une exaltation inaltérable. Cela rappelle l’image drôle et touchante, un peu avant, du danseur qui s’installe sur un piédestal dans le seul but de gonfler des ballons et s’imprégner du plaisir de les lâcher sans les avoir noués pour admirer leur tourbillonnement hasardeux à mesure qu’ils se vident de l’air fuyant.

© Sigrid Colomyès
© Sigrid Colomyès

Certains tableaux sont à l’inverse d’une excessive lenteur, habités par une forme de mélancolie réflexive sur le temps qui passe ou le fait d’être présent au milieu d’un cadre où existent aussi d’autres personnes. La dernière image place en opposition un couple en noir, aux apparences très strictes, avec les autres danseurs en blanc qui apparaissent alors bien fragiles.

Au-delà de sa beauté intrinsèque et de sa poésie inspirée, chacune des scènes recèle de multiples symboles que les spectateurs sont libres d’interpréter à leur façon. Un message ressort plus clairement que les autres : n’ayons pas peur de vivre…