Au XIXe siècle comme au début du XXe, l’Espagne – réelle ou fantasmée – n’a cessé d’inspirer les plus grands compositeurs. Tandem désormais rodé, ayant récemment encore consacré une collaboration chez Harmonia Mundi aux œuvres de Maurice Ravel, Josep Pons et Javier Perianes se retrouvaient à Toulouse pour le premier concert de l’année aux côtés de l’Orchestre National du Capitole. Le Catalan et l’Andalou proposaient ainsi un programme réunissant les deux côtés des Pyrénées : Ravel et De Falla.

Javier Perianes © Igor Studio
Javier Perianes
© Igor Studio

Josep Pons lance la Rapsodie espagnole d'une baguette très douce, initiant l'intriguant motif obstiné de façon très délicate. L’addition des timbres en sourdine et des percussions permet d’entrecouper de quelques éclats le thème et d’installer une atmosphère mystérieuse et nuancée pour le « Prélude à la nuit ». Avec une direction qui restera toujours très présente et engagée, le chef poursuit son travail tout en couleurs et en contrastes en jouant sur le chancellement irrégulier du thème de la « Malagueña » et sur l’interruption des motifs par le cri des cuivres. Les nuances soignées renforcent ce jeu qui trouvera son apogée avec la dernière envolée du bout des doigts, dans un humour tout ravélien. Dans la « Habanera », Pons fait la part belle aux mélanges des timbres. Les appuis de la danse ne sont pas excessivement soulignés, l'ensemble restant dans des nuances relativement modérées. La « Feria » conclusive n'en ressortira que mieux, mise en avant avec des éclats fortissimo plus incisifs.

Vient ensuite le Concerto pour piano en sol majeur avec Javier Perianes qui propose une première audition de la pièce suivant la nouvelle édition critique (Ravel Edition 2019, dir. Fr. Dru) commandée par plusieurs orchestres français et l’Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo. L’« Allegramente » montre un jeu pianistique aquatique et très virtuose mais totalement fondu dans la masse, ni noyé, ni émergent. Les accents hispanisants et jazzy sont ici pensés collectivement et le soliste mêle son timbre aux autres instruments de l’orchestre. Très proche du piano, complice et à l'écoute, Josep Pons surveille de près et régulièrement le clavier. La valse lente de l’« Adagio assai » fait naître un moment d’introspection, sans le moindre surjeu : point de rubato ou de grands gestes de la part du virtuose. L’orchestre s’installe peu à peu dans un dialogue d’égal à égal avec le pianiste. Le « Presto » voit enfin s’envoler seule la ligne pianistique, avec des traits pétillants auxquels répondent les vents faussement décalés, selon l'écriture polytonale. Le geste est presque nonchalant mais d’une efficacité et d’une maîtrise redoutable.

Donnée en rappel, La danza ritual del fuego de Manuel de Falla révèle un tout autre visage du soliste : lancée dans un tempo endiablé, l'œuvre suit un rubato beaucoup plus expressif que dans le concerto et les accents hispaniques sont plus marqués. Les grands accords conclusifs, jetés fortissimo sur le piano, font éclater tous les harmoniques de l'instrument. La jonction avec la seconde partie est faite dans le plus grand enthousiasme.

Après l'entracte, Josep Pons n'abandonne pas sa direction toujours très marquée. Dans l’Alborada del gracioso de Ravel, le maestro articule la fanfare des cuivres avec les bois plus dolents et dirige avec force sa phalange vers l’explosion finale. Il aborde les deux suites symphoniques du Tricorne de Manuel de Falla dans le même ton, avec des timbales et des trompettes sonnantes. L'ensemble ne quittera pas ce caractère extraverti, avec plus de place accordée au rubato et au développement lyrique des différents motifs. Josep Pons sautille quand viennent les rythmes dansants de la première suite et contient d’un mouvement de bras ample et rond les poussées orchestrales. D’un geste de la main, il rejettera les applaudissements du public entre les deux suites qu’il aurait souhaité enchaîner. Cette dernière est interprétée de manière plus fluide, plus dense et surtout plus humoristique encore que la précédente, tissant un lien certain avec Ravel. Avec force et enthousiasme, les deux artistes espagnols ont offert à l’ONCT une très belle rentrée, pleine d’optimisme.

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