Nombreux sont les artistes qui minaudent, baratinent voire dissimulent dès lors qu’il est question de savoir-faire, moyen facile de se libérer de leur perplexité. Artur Pizarro, lui, est plutôt du genre à éclairer son auditeur. Grand vainqueur du concours de Leeds en 1990, il est de ceux dont la poigne, l’assise et la clarté des intentions musicales participent d’une autorité naturelle, sans sophistication. Volcan de type éruptif, il n’a pas froid aux yeux et nous le montre bien. Quitte à souffler la fumée des cordes, éventer ses mains après avoir mis le feu à Ravel. Devant telle maestria, comment expliquer ce « négationnisme » des salles françaises à l’égard du pianiste portugais ? On n’en sait rien. Reste qu’il faudra l’intervention expresse de Philippe Cassard ce samedi 21 mai, dans le cadre de son émission Portrait de Famille, pour qu’on l’entende enfin sur les ondes nationales – ou au studio 105 quelques semaines plus tôt. À quand le grand récital parisien ? 

Artur Pizarro © Hoshi
Artur Pizarro
© Hoshi
Tenter de résumer le jeu d’Artur Pizarro serait une tâche insensée. Une de ses principales vertus est précisément qu’on ne saurait en livrer un argumentaire purement technique : le miracle est d’ordre déontologique. Rare pianiste à entretenir un rapport aussi sain, aussi décomplexé à son instrument, Artur Pizarro traite ses lectures avec humour et franchise. Il ne refuse aucun ajustement, credo qu’il résume en bon français à cette phrase : « vive la différence ». Conduite musicale dégagée de tout jargon, efficace et sans prétention. On retrouve là tous les dons du feu, si brillamment exposés dans la littérature sud-américaine ; Artur Pizarro, c’est un peu Neruda musicien. 

Ce qu’on nous fait entendre ne trompe pas : la Valse de Ravel (dans son arrangement pour piano solo), autre extrait de son fameux « Rach 3 » de 1990 à Leeds, quelques courtes pièces de Rachmaninov (dont il vient de rejoindre le cercle très restreint des pianistes à en avoir enregistré l’intégrale). Œuvres dont il s’acquitte en artisan plus qu’en esthète, dans le sens pleinement positif du terme. Traité de la démesure : on ouvre les vannes du barrage, on sent l’onde de choc traverser le caisson de basse. Mais sous la prodigalité apparente se cache une cohérence, celle du geste pianistique juste, de la plus parfaite ergonomie. Au micro de Portrait de Famille, Artur Pizarro commente par geste ses lectures passées. Le ton est celui d’un grand chef en toque qui, loin de prétexter le secret de fabrication, livrerait généreusement ses recettes. 

Sonate en si de Liszt. Enregistrée en 1992 alors qu’il n’a pas 24 ans, elle révèle déjà le mordant des choix artistiques, dans un ton qui reste d’une singulière actualité. En témoigne cette poignante reprise de l’Andante sostenuto, renaissant des cendres : Artur Pizarro porte le silence comme un doigt silencieusement pointé sur la conscience, sans relâchement de tension. Si la lecture n’est pas toujours rigoureusement idiomatique (à supposer qu’il y ait un idiome faustien), elle n’en montre pas moins l’aisance du tout jeune Pizarro dans l’art d’orchestrer, de suspendre, d’évoquer. Une férocité native dans les traits les plus virtuoses plaque l’auditeur au siège, tandis que les images lui sautent à la figure. Gravure prophétique, annonciatrice du pianiste à venir. 

Cadeau d’hôte ? Une Sonate op. 11 en fa dièse mineur de Schumann dotée d'un souffle au long cours. On y respire à l’aise… et quelle pertinence de geste ! Des lignes simples aux effets pourtant si naturellement efficaces. Au-delà de ces dimensions factuelles, l’interprétation captive, non seulement parce qu’Artur Pizarro met en scène les différents éléments rapportés ci-dessus, mais aussi parce que, par une miraculeuse sorcellerie, ses différentes parties s’emboîtent parfaitement, fonctionnent comme les engrenages d’une machine parfaite. L’entropie du détail disparaît comme par miracle dans la force de conviction.

On attend de pied ferme sa prochaine récidive à Paris, pourquoi pas au TCE ou à la Philharmonie ?