C'est avec éclat que le Théâtre des Champs-Élysées termine sa saison, puisque, ce mercredi 28 juin, juste avant les deux ultimes concerts « Viva Verdi ! », de concert avec Les Grandes Voix, il offrait à un public conquis d’avance le premier récital parisien de la pétillante Pretty Yende.

Pretty Yende © Zemsky Green
Pretty Yende
© Zemsky Green
Si dans cet exercice, nombre de chanteurs sont tentés de demeurer dans leur zone de confort, on ne peut assurément pas faire ce reproche au jeune – et déjà « starisé » (quel vilain mot !) – soprano sud-africain. Bien au contraire ! Des risques, elle en prend, tant pour ce qui concerne le choix du programme que par les acrobaties vocales auxquelles elle se livre.

Les festivités commencent avec « En proie à la détresse », extrait de Le Comte Ory, opéra dans lequel Pretty Yende fit en 2013 des débuts triomphaux au Metropolitan Opera, aux côtés de Juan Diego Flórez. Dès les premières notes, on est séduit. Bien sûr, on ne peut qu’être impressionné par l’agilité des vocalises, l’étendue vertigineuse du registre, l’extrême longueur du souffle, mais le naturel et la maîtrise technique ne sont ni ne font pas tout. Que serait la virtuosité sans l’incarnation ? Et justement, ce que propose Pretty Yende, c’est bien plus qu’une démonstration de ses immenses possibilités vocales. Elle ne se contente pas de chanter les airs ; elle les vit, elle en épouse les personnages. Ainsi, au fil du programme, se glissera-t-elle tour à tour avec un égal bonheur dans les peaux d’Adèle, Rosina, Beatrice, Linda, Manon, et enfin, Lucia, dans laquelle on a pu l’admirer en début de saison à l’Opéra de Paris et dont elle est actuellement l’une des toutes meilleures interprètes. Que ce soit dans la légèreté ou la douleur, la folie ou le rire, on apprécie toutes les facettes de cette voix généreuse dont la chair touche le cœur du spectateur. Elle peut dès lors se permettre toutes les audaces, prendre tous les risques ; au reste, elle ne s’en prive pas. Multipliant les vocalises, les trilles, elle ose, elle invente elle crée la difficulté, parfois même le danger ; sa voix s’élève à des altitudes himalayennes et redescend dans les graves à tombeau ouvert. Certes les notes suraiguës ne sont pas toujours parfaitement en place, et certains effets semblent tomber un peu « à côté », mais comment lui en tenir rigueur ? D’autant – répétons-le – que ses ornementations ne sont jamais gratuites et visent toujours à donner davantage de corps aux personnages qu’elle interprète. Le public ne s’y trompe pas qui la rappelle avec enthousiasme dès la fin de la première partie.

Après le belcanto rossinien – « Una voce poco fa » (Il Barbiere di Siviglia) – et bellinien – « Respiro io qui » (Beatrice di Tenda), la seconde partie s’ouvre au romantisme avec un air de Linda di Chamounix « O luce di quest’anima » de Donizetti, dans lequel elle fait encore merveille, à mi-chemin entre les esprits buffa et seria. Retour ensuite au répertoire français avec Massenet : « Le dernier sommeil de la Vierge », passage orchestral tiré de l’oratorio La Vierge introduit l’air de Manon « Je marche sur tous les chemins... Obéissons quand leur voix appelle ». Même si elle ne maîtrise pas encore très bien le français, ses efforts d’articulation, en particulier sur les consonnes, sont tout à fait louables, et gageons que d’ici quelques années, elle sera aussi parfaitement intelligible dans la langue de Molière qu’elle l’est en italien.

L’ouverture du Nabucco de Verdi, dernière pièce orchestrale de la soirée, précède le tant attendu « Il dolce suono... Spargi d’amaro pianto », extrait emblématique de Lucia di Lammermoor de Donizetti. L’incarnation est sublime, paroxystique ; à chaque instant, de la voix et du geste, elle porte l’intensité dramatique vers des sommets. Et tant pis encore si la cabalette la fait trébucher un instant ! Le dialogue avec la flûte eût également mérité un peu plus d’engagement de la part de l’instrumentiste. Mais qu’importe : le public ne boude pas son plaisir et réserve à Pretty Yende une ovation constellée de bravi. En guise de premier bis, la généreuse Pretty livre un brillant et jubilatoire « Ombre légère qui suis mes pas », tiré de Le Pardon de Ploërmel de Meyerbeer. La complicité avec le public est totale et le désopilant dialogue de l’héroïne Dinorah avec elle-même est irrésistible. Pour le second bis, on retrouve un « Spargi d'amaro pianto », exécuté cette fois à la perfection.

L’Orchestre National de Picardie offre à la voix étincelante de Pretty Yende un très bel écrin. La direction de Quentin Hindley est particulièrement attentive à l’équilibre du dialogue avec la chanteuse. Quant aux intermèdes orchestraux, ils révèlent un ensemble précis et cohérent où les percussions sont parfois un peu trop présentes.

Ayant parié sur le succès de cette soirée, le Théâtre des Champs-Élysées accueillera de nouveau Pretty Yende en juin 2018 dans un programme consacré à Vivaldi et Haendel.