Prokofiev. Voilà quelques années que Valery Gergiev a marqué cette musique au fer, et le jour viendra bientôt où Maestro voudra faire entendre les cinq concertos au cours d’une même soirée. Pour l’heure, il s’en tient aux trois premiers (les 4 et 5 suivront demain). Au piano, le jeune George Li, 21 ans est au commande du 1er Concerto. Préposé en quelque sorte au heavy duty, Denis Matsuev se taille la part du lion avec le 2nd concerto, tandis qu’ Alexander Malofeev, 15 ans et dernier protégé en date du chef, interprètera le vénérable 3ème.

George Li © Christian Steiner
George Li
© Christian Steiner

De l’énergie, George Li en a à revendre ; le pianiste américain affirme sa présence dans le moindre accord, la moindre note de passage. La concentration rythmique est à son comble. Et le texte aura beau indiquer poco più mosso à l’endroit du premier solo, c’est au moins un doublement du tempo qu’on entend ce soir. Vives et fraîches comme l’eau à sa source, les très nombreuses gammes du 1er Concerto sonnent comme autant de glissades : voici un musicien qui féconde plus qu’il ne ravale, ébouriffant de clarté sous sa verve. L'œuvre ? Il s’en acquitte indéniablement plus en artisan qu’en esthète, mais cela reste du très grand piano !

L’image de lui-même que Denis Matsuev a accréditée est celle d’une force de la nature. C’est dire s’il a la gâchette facile. Certes, les partis sont extrêmes dans ce 2nd Concerto, mais la conviction y est également, comme la capacité de s’y tenir. L’Andantino se contente d’avancer avec cette clarté ostentatoire du jeu et de l’intention qui minimise le mystère, comme le chevaleresque (certaines notes isolées semblent l’objet d’une fixation un peu perverse). Mais la puissance sonore atteinte dans la cadence est proprement spectaculaire. Dommage seulement qu’elle soit tributaire de la propreté du jeu.

Invasion de notes dans le Scherzo, corseté jusqu’à l’étouffement (le tempo, la tension), au point qu'il en perd son caractère de scherzo. Il faut dire qu’avec Gergiev au pupitre, le mélange est détonnant : le chef ne prend aucun détour, ne ménage pas ses appuis de phrasé, et enchaîne tous les mouvements attacca.

Denis Matsuev © Andrew Koksharow
Denis Matsuev
© Andrew Koksharow

Dire que Denis Matsuev se contente de doubler les tempi et les nuances ne serait pas si faux, d’autant qu’il y réussit pleinement, et avec une ardeur de rugbyman. Deuxième bis, le Precipitato de la 7e Sonate qu’il attaque à l’allure à laquelle certains le finissent, nous en dit long sur ces doigts, sans doute coulés dans le bronze. C’est ce qu’on appelle avoir de l’abattage.

Alexander Malofeev © Mariinsky Theatre
Alexander Malofeev
© Mariinsky Theatre
Changement de paysage avec le 3ème Concerto. Discrétion, choix musicaux intelligents, Alexander Malofeev n’a pas besoin de se dresser sur ses ergots pour faire vive impression. Il a quelque-chose de plus, un rien d’innocence blonde, qui met bas les armes. Aussi trouve-t-il immédiatement une sonorité dans le Tema con variazoni, plus lent que d’ordinaire ; mais s’il fait des merveilles dans la nuance piano, ses gammes, octaves et cadences n’ont pas encore le coup de jarret du pianiste mûr (patience, cela viendra). En bis, il donne Ondine. Souple et relâchée au sein même de la vitesse, Alexander Malofeev lui inocule une tremblante fragilité, jusqu’au grand crescendo qui capote un peu – sans doute d’émotion. Mais c’est un retour à une simplicité qui transfigure, parce qu’elle est honnêteté à l’état pur.

Maestro Valery Gergiev © Alberto Venzago
Maestro Valery Gergiev
© Alberto Venzago

À présent dans sa troisième heure de musique, l’Orchestre du Théâtre Marrinsky entame un menaçant et physique Roméo and Juliette (des extraits des Suites n°1 et n°2). Cela secoue assez fort dans la salle sur la Danse des Chevaliers, le trombone y trouvant un résonateur naturel. Le chef semble absorbé dans une recherche d’ostensible et d’efficience : justesse extrême des violons dans ces traits vrillants, brièveté syndicale des tenues, ou les cuivres, manichéens mais si opérants ! L’approche décomplexée autorise également une violence de son, des couleurs de métal sombre que n’auraient pas de plus studieuses phalanges. Valery Gergiev est tout sauf un cachotier, soulignant haut et fort ce qui mérite de l’être (dont quelques contrechants souvent délaissés). Et comme ça vit ! On avait oublié à quoi peut ressembler Roméo et Juliette lorsqu’il est ainsi donné, puissamment expressif et sans apitoiement.