Les Concertos pour piano 4 et 5 de Prokofiev sont les mal-aimés, les délaissés des 5 concertos pour piano. Nous les entendrons tous deux, en cette deuxième soirée de l'intégrale des concertos pour piano de Prokofiev donnée par Valery Gergiev et son Orchestre du Théâtre Mariinsky à la Philharmonie qui était hier l'arène des concertos 1, 2 et 3. Au piano : Sergei Redkin dans le Concerto n°4, et l'impressionant Vadim Kholodenko dans le Concerto n°5.

Sergei Redkin © Mariinsky Theatre
Sergei Redkin
© Mariinsky Theatre
Le Concerto n°4, pour la main gauche, fut composé en 1931 pour Wittgenstein ayant perdu son bras droit lors de la Première Guerre mondiale. L'incompréhension et la défection des musiciens pour cette œuvre ne sont pas nouvelles, puisque le commanditaire lui-même déclara : "Je vous remercie pour le concerto, mais je n'y comprend pas une note et je ne le jouerai pas". Cette œuvre gagne pourtant à être remise au goût du jour, et Redkin quant à lui semble la comprendre. Ce musicien de 25 ans, médaille de bronze au dernier concours Tchaïkovski, déploie de sa main gauche un jeu appliqué, flexible, intelligent, soucieux des atmosphères. C'est un musicien à l'écoute de l'orchestre. Néanmoins, il n'arrive pas à convaincre totalement. Il lui manque sans doute un peu de verve, et de puissance. Le danger à vouloir trop s'appliquer est d'en perdre la spontanéité de caractère. Dans le Vivace initial où l'écriture se déploie de manière fugitive sur un trait de double, nous aurions aimé plus de mordant, plus de poivre. Saluons cependant l'Andante, plus large, où les musiciens s'épanouissent dans un lyrisme paisible. Comble de ce concerto, Redkin a l'audace de jouer la dernière note si bémol avec sa main droite ! Pied de nez à Wittgenstein qui n'a pas su jouer cette œuvre ou caprice d'une main droite qui le démange ?

Vadim Kholodenko © Van Cliburn
Vadim Kholodenko
© Van Cliburn
C’est ensuite au tour de Vadim Kholodenko de s’attaquer au Concerto n°5. Quelle claque ! On ne s’attendait guère à cela de la part d’un concerto aussi impopulaire qui passe souvent pour alambiqué. Dès les premières notes, on entend l’œuvre sous un autre angle, avec cette impression troublante d’en être toujours passé à côté sans réellement l’entendre. Kholodenko s’en empare tel un fauve : il y a en lui un côté animal dont la force brute, reptilienne, s’accorde avec un instinct profond. C’est cette grande intelligence instinctive qu’il convoque ici. Nulle velléité, nulle baguenaude. Il va droit au but, direct, précis et profondément engagé. Quel son, quel caractère ! A partir de ses larges épaules qui se meuvent en reptation sinueuse, sa manière verticale d’attaquer le son lui procure une puissance sonore impressionnante. Loin d’être brutale, elle lui donne de l'ampleur. Il y a dans sa manière de faire sonner les basses une obscurité sombre et terrible que l'on n'a guère trouvé chez les autres pianistes de ces deux soirées. Dans ce concerto où piano et orchestre sont si étroitement enchâssés, Kholodenko fait corps avec la partie orchestrale, ici admirablement interprétée. Ils respirent d'un même souffle, suivent la même ligne de pensée. L'unité est remarquable partout dans les ruptures si spasmodiques de l'Allegro con brio, du Moderato qui le suit ou de la Toccata médiane. Les mouvements plus lyriques sont également convaincants ; le Larghetto se déploie avec une majesté très slave au sein d'harmonies pouvant évoquer les concertos 2 et 3. L'impalpable pui tranquillo du Vivo final, où le piano dialogue avec les bassons, nous montre les qualités chambristes de Kholodenko. Il sait aussi faire dans la dentelle.

Le concert se termine sur des extraits du ballet Cendrillon de Prokofiev. Qui mieux que Gergiev et son orchestre du Mariinsky savent interpréter cette musique ? Clarté des registres, puissance sonore et toujours d'admirables couleurs. Sous la main de maître de Gergiev, l'orchestre semble étonnamment malléable. Du conte de Perrault, les musiciens en suivent la moindre inflexion de dynamique ou de tempo, d'une seule et même respiration. Le mouvement de valse au bal est exquis, et toute la Philharmonie aurait voulu se lever et danser ! Enfin, lorsqu'ils nous offrent en bis un extrait de l'Oiseau de feu, sous un rare spectre de nuance, l'on se dit que, décidément, la musique russe sonne à merveille avec Gergiev et l'Orchestre du Mariinsky.