Il est un peu plus de 22h au Théâtre des Bouffes du Nord et les applaudissements s’éteignent, tandis que Vineta Sareika prend la parole d’une voix posée. La violoniste du Quatuor Artemis rend hommage à ses partenaires du soir, en commençant par les plus jeunes. Le renouvellement pour moitié de l’effectif du groupe n’a pas été simple, admet-elle, d’autant qu’avec l’altiste Gregor Sigl ils n’ont voulu concéder « aucun compromis musical ou humain » dans leur quête. Quand le dernier membre fondateur d’un des plus grands quatuors actuels décide de tourner la page après trente ans de carrière (le violoncelliste Eckart Runge), c’est tout l’ensemble qui se trouve forcé de jouer à quitte ou double.

Le Quatuor Artemis avec ses nouveaux membres (V. Sareika, G. Sigl, S. Kim, H. Krijgh) © Felix Broede
Le Quatuor Artemis avec ses nouveaux membres (V. Sareika, G. Sigl, S. Kim, H. Krijgh)
© Felix Broede

Ce soir, c’est double – ou presque. Pour assurer l’important passage de témoin dans les règles de l’art, le Quatuor Artemis est parti en tournée avec les anciens et les nouveaux membres, se transformant pour l’occasion en sextuor. Magnifique idée qui tranche avec les divorces fracassants et autres règlements de compte qui sont fréquents sous le vernis harmonieux de la musique de chambre. Mais l’idée n’est pas sans risque, imposant un équilibre et un répertoire qui sortent des sentiers battus à quatre voix. Ce soir, à l’occasion de l’ultime étape de cette tournée de transition, ce risque est balayé dès les premières mesures, avec un naturel déconcertant. Le Sextuor n° 1 de Brahms est pourtant faussement confortable : sa polyphonie riche peut rapidement s’avérer indigeste si l’on appuie un peu trop les doublures, si l’on n’articule pas attentivement les contrechants, si l’on force le lyrisme des lignes principales.

Les Artemis sont bien au-dessus de cela. Les deux nouvelles venues, Harriet Krijgh (violoncelle 1) et Suyoen Kim (violon 1), s’accordent admirablement au jeu de Gregor Sigl (alto 1) et cultivent un phrasé souple, avec ce qu’il faut de légèreté pour le rendre joliment balancé sans affaiblir la tension de la conduite mélodique. Depuis le vibrato (semblable à s’y méprendre entre le violon et l’alto dans leur thème commun) jusqu’à la forme des accords conclusifs, tous les détails sont pensés ensemble, à six voix égales et parfaitement harmonisées. La grande réussite des Artemis est cependant de ne pas rendre trop manifeste ce souci du détail, en maîtrisant sans effort apparent l’architecture brahmsienne dans toute son ampleur ; les six quartettistes soignent leurs respirations, attisent la pulsation ou la relâchent aux moments-clés de chaque mouvement, dans une chorégraphie de chambre étonnante de cohérence et de facilité.

Dans ce contexte lourd de sens et d’émotion, les deux nouveaux membres pourraient faire profil bas. Il n’en est rien, notamment du côté de Suyoen Kim, dont le premier violon illumine le discours sans jamais forcer le trait. Par la densité tranquille de son legato, l’intonation irréprochable de ses suraigus, l’expressivité d’un vibrato élégant jusque dans les fortissimo, la violoniste rayonne sur les Artemis ; après seulement quelques mois de vie musicale commune, c’est stupéfiant. On regrettera en revanche de ne pas la voir plus longtemps associée à Eckart Runge : à l’autre extrémité du sextuor, le futur ex-violoncelliste du groupe semble savourer sans borne ses dernières mesures avec ses partenaires, offrant une basse d’une solidité à toute épreuve jusque dans les plus anecdotiques ponctuations en pizzicati.

Les Artemis ont eu la bonne idée de ne pas lui chercher un sosie violoncellistique pour ouvrir un nouveau chapitre de leur histoire, optant pour une artiste au style tout autre : de Brahms à Smetana en passant par Berg, Harriet Krijgh déploie ce soir un violoncelle souple, félin, au timbre nettement moins dense et rugueux que celui de Runge mais plus propice à la fusion collective. Les deux mouvements centraux du Quatuor n° 1 de Smetana, après l’entracte, en fourniront des exemples brillants, le groupe se transformant en une sorte d’orgue à seize cordes au gré des chorals et autres élans unanimes.

Après un premier mouvement où l’alto racé de Sigl a occupé le premier plan sans pesanteur inutile, c’est au tour de Vineta Sareika de se distinguer, tenant haut le flambeau de premier violon laissé à Suyoen Kim dans Brahms. Un changement de poste d’une telle importance pourrait mettre à mal l’équilibre du groupe mais ce n'est pas le cas ce soir, au contraire : surfant sur la pulsation avec brio, usant du glissando avec une classe folle, le style plus extraverti – mais toujours maîtrisé – de Sareika va comme un gant aux élans tziganes qui surviennent au détour de l'œuvre tchèque. Peu de quatuors peuvent s’appuyer sur un premier violon aussi irréprochable ; les Artemis, eux, en ont deux.

Décidément exemplaires, les musiciens ponctuent la fin de leur tournée d’une remise de cadeaux aux désormais ex-membres du quatuor, après un Debussy élégant en bis, tout en émotion contenue. Et Eckart Runge d’offrir à chacun de ses partenaires une rose... Ultime symbole d'un passage de témoin admirable jusqu'au bout.

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