C’est un risque qu’ont pris le Quatuor Ébène de construire un programme où Dutilleux vient se mêler à un parcours qui commence et termine sur Beethoven. Mais leur performance, transfigurée par une approche chambriste des plus saines, habitait les confins de l’expression, sans chercher à la mitiger. C’est dire notre plaisir d’auditeur ! Si rupture il y avait quelque part, c’est dans la mesure où la personnification – sans égal – du texte de Beethoven pouvait conduire deux idées musicales parentes au divorce, ce problème se posant moins sur Dutilleux, ou la discontinuité essentielle du discours s’accommode idéalement d’impromptus.

Le Quatuor Ébène au Théâtre des Bouffes du Nord © Philippe Hanck
Le Quatuor Ébène au Théâtre des Bouffes du Nord
© Philippe Hanck

Le ciel du tableau est rouge, cette couleur si particulière que revêt l’arrière-scène du Théâtre des Bouffes du Nord. Le charme indicible des lieux, celui d’un ghost town à l’américaine, avec le public pressé sur les gradins, tout cela annonçait une sorte de drame en musique dont je défie n’importe quelle salle moderne de nous proposer pareille toile de fond.

Le Quatuor Ébène a choisi cette position dangereuse qui consiste à faire dire beaucoup aux partitions, en l'occurrence, le Quatuor op. 18 n°6. Le risque ? Folie calculée et démonstrative sans forme ni but ; énergie qui n’arrive à rien. Heureusement, il n’en est rien et la vision est sublimée par l’approche, profondément sentie, doublée d’un artisanat chambriste des plus admirables. Les départs n’ont pas besoin d’être concertés de visu, c’est un geste unique, « respiré », qui porte les archets vers la corde. Même avant d’avoir pu entendre ce qu’il en retourne, on sent qu’il se passe là quelque-chose de grand, de noble. Plus le regard est rentré, plus le souffle est large et dense, substantiel. Mais n’omettons pas l’établissement du son : les premières mesures de l’Adagio ma non troppo frappent l’esprit par une sorte d’harmonie foudroyante entre les exécutants.

Le sens des nécessités plastiques de la scène a sans doute inspiré aux musiciens du quatuor ces grands arrachements dramatiques dans l’Allegro con brio, d’une grande force expressive, pourtant créateurs de hiatus. Les musiciens engagent toute leur substance dans le son, sans en faire chose de l’esprit, mais vérité criante et remuante. Le Scherzo nous assaille d’une abondance d’impressions, plus riches les unes que les autres ; une lecture dont nous perdons hélas momentanément, par son engorgement expressif, la clef.

Ainsi la Nuit, ce miracle de la production post-1970 du quatuor, aurait suffi par ses couleurs, par sa richesse de formes, à clore le concert. Voici une partition, dans sa perfection d’organisme vivant, ou alternent moments de somnolence (Parenthèse 2 et 3) et grands mouvements aspiratoires. Les musiciens du Quatuor Ébène en épuisent le côté physique, incarnant la moindre des phrases musicales, laissant la vie organique s’exercer librement dans les figures brèves. Au lieu d’en revenir à des lectures scrupuleusement littérales, il leur importe avant tout de rompre l’assujettissement de la performance au texte, et de retrouver une sorte d’immédiateté, à mi-chemin entre expressionnisme et éloquence. Cette expression, ils la conçoivent par le biais d’oppositions dynamiques exaspérées, tout en gardant la phrase suffisamment libre (l’éparpillement dans la Litanie 2) pour qu’elle assimile au passage certaines vibrations créatrices de vie. De la même manière, les musiciens mettent en avant la composante discursive, le côté presque dialogué des formes, et le dualisme des modes de jeu : recherche d’un extatisme dans les sons purs (mouvement d’horlogerie qui ouvre le Nocturne 1), grouillement de tout ce qui pourrait s’apparenter à des sons de la nature (pizzicatos, notamment).

Adrien Boisseau, Pierre Colombet, Raphaël Merlin et Gabriel Le Magadure © Julien Mignot
Adrien Boisseau, Pierre Colombet, Raphaël Merlin et Gabriel Le Magadure
© Julien Mignot
Rebelote dans l’opus 127 de Beethoven : de nouveau, les musiciens semblent, dans leur manière de porter l’œuvre à une incandescence insoutenable, renoncer à toute tendance analytique ou didactique – les premiers accords du Maestoso semblaient tendus par Furtwängler. Voici encore une interprétation parcourue d’une forte intentionnalité esthétique, par le jeu des pleins et des vides, par une recherche permanente du geste, de postures quasi-théâtrales (stichomythies du Scherzando). A cet égard, Pierre Colombet est sans aucun doute le noyau de braise duquel procède la force dramaturgique de l’ensemble ; lui l’initiateur de ces transitions qui, par leur violence même, deviennent mécanisme de tension.

Moment délicieux, on le répète. Mais qu’on n’aille pas imaginer que le Quatuor Ébène donne une lecture « familière » de l’opus 127, qui n’habite pas naturellement ces extrêmes-là. Mais quelle griserie ! On attend sans patience les prochaines « Bouffes ».

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