Pour ce concert exceptionnel, le Quatuor Ébène a été à la hauteur de sa réputation, et mérite son classement parmi les « Grands Interprètes » dans la programmation de l’Auditorium de Lyon. 

L'ensemble débute sa soirée avec Joseph Haydn et son quatuor dit « L’Empereur » qui fait partie des classiques de la formation. Haydn est le compositeur incontournable de la musique de chambre, une musique parfois dite simple à tort, tant l'exigence et la précision qu'elle demande rendent difficile l'exécution. Mais dès le début, on sent et on ressent une parfaite harmonie entre les musiciens. La complicité va au-delà des simples regards échangés et des respirations : sur scène, lors des passages en duo, en trio ou des réponses, les musiciens adoptent une même posture, les mêmes mouvements. Au-delà de la technicité et des nuances magnifiques, ce sont de belles émotions  qui se succèdent, par exemple lors du duo entre les deux violonistes, tout en finesse, dans le deuxième mouvement.

Quatuor Ébène © Julien Mignot
Quatuor Ébène
© Julien Mignot
Pour la suite de ce concert, nous sommes plongés dans une tout autre atmosphère avec le quatuor « Ainsi la nuit » de Dutilleux. Dans cette musique souvent inquiétante, parfois pesante, les respirations du quatuor et les sons feutrés nous rassurent. Un tapis sonore s’installe, mettant en exergue les différents thèmes qui se succèdent et s’entremêlent parmi les instrumentistes. La précision des pizzicati est redoutable, tout comme celle de la justesse et des traits, toujours exécutés avec délicatesse, sans dureté. Dans cette œuvre pourtant si différente du précédent quatuor, les « Ébène » nous envoûtent et nous montrent ainsi qu’ils sont capables du meilleur dans tous les répertoires. Le passage de la mélodie des uns aux autres est remarquable et nous ferait presque oublier que quatre instrumentistes sont sur scène, tant la voix de chacun se fond en un parfait ensemble. Impression renforcée lorsque les quatre complices sont à l’unisson à un moment donné, sans qu’aucun ne soit au-dessus de l’autre. C’est sans doute ce qui fait de ce quatuor l’un des plus appréciables : l’équilibre entre les lignes mélodiques est toujours respecté, chacun est mis en valeur mais sait aussi s’effacer pour laisser la place quand cela est nécessaire, tout en restant présent et en soutenant les autres.

En deuxième partie de soirée, François Salque se joint au quatuor pour le quintette à deux violoncelles de Schubert. Avant les premières notes, on se demande d'abord comment un musicien pourrait se fondre dans cet ensemble si soudé. Y aura-t-il une place pour lui ou au contraire sera-t-il trop sur le devant de la scène ? Il n’en est rien. L’harmonie et l’équilibre sont conservés. Peut-être cela vient-il du lien que le quatuor et François Salque ont entretenu avec le quatuor Ysaÿe et qui les unit ; le premier étant un de ses élèves, le second ayant été le violoncelliste du quatuor pendant plusieurs années.

Dans cette page musicale de la fin de la vie de Schubert, le compositeur nous entraîne dans un voyage musical aux multiples escales, avec autant de couleurs. Tantôt sombre à l’image du Trio du troisième mouvement, parfois dansant et joyeux dans l’Allegretto, et même plein de swing dans le Scherzo presto. Le son peut être feutré ou éclatant, avec des passages particulièrement marquants : dans l’Adagio on assiste à un dialogue de pizzicati tout en douceur entre les deux extrémités de la formation (premier violon et deuxième violoncelle) avant un grand crescendo ; ou encore lorsque le quintette exécute des accords d’un même souffle, avec une intention et une direction qui résonnent comme s’il était un seul instrument. Si toute la musique est belle, saisissante, notons aussi la puissance des silences. Nous sommes tellement emportés que l’on reste suspendu aux archets, le souffle court, dans l’attente de la suite, ou d’un signe pour nous rappeler à la réalité,  avant d'applaudir à tout rompre ces artistes.