L'Auditorium du Musée du Louvre rend hommage à Eugène Ysaÿe, légendaire violoniste, chef d'orchestre et compositeur belge né en 1858, mort en 1931 après une glorieuse carrière qui devait le conduire jusqu'aux États-Unis, à Cincinnati dont il sera directeur musical de l'orchestre, après la Première Guerre mondiale. Formé par Henri Vieuxtemps, Henryk Wieniawski, Joseph Joachim, le violoniste se mettra au service de la musique de son temps, après avoir été tout jeune premier violon solo de ce qui deviendra plus tard l'Orchestre philharmonique de Berlin. Ysaÿe jouera jusqu'en Russie à l'invitation du pianiste et compositeur Anton Rubinstein, sera l'ami de Liszt, de Grieg, évidemment aussi celui de César Franck, né comme lui à Liège. Des compositeurs écriront pour lui. Il leur offrira son prestige et son immense talent. Qu'on y songe : la Sonate de César Franck, le Concert d'Ernest Chausson, son Poème pour violon et orchestre et même le Quatuor à cordes de Debussy sont entrés grâce à lui au répertoire. Il trouvera même le temps d'enseigner et de composer !

Lui rendre hommage est donc justice et c'est on ne peut plus juste de le faire main dans la main avec la Chapelle musicale Reine Elisabeth de Belgique dont il est à l'origine. Trois jours de concerts avec des œuvres d'Ysaÿe, de Gabriel Fauré, de Maurice Ravel, de Chausson, de Beethoven et de Franck données par des jeunes artistes passés par cette prestigieuse école supérieure de musique belge se sont donc succédés les 14, 15 et 16 mars, à Paris, à guichets fermés.

Le Quatuor Hermès © Julien Mignot
Le Quatuor Hermès
© Julien Mignot

Le concert du 15 associait le Quatuor à cordes de Ravel et le Concert pour piano, violon et quatuor à cordes de Chausson. Premier à entrer sur la scène de l'Auditorium du Louvre sur laquelle France Musique a posé ses micros, le Quatuor Hermès, composé des violonistes Omer Bouchez et Elise Liu, de l'altiste Yung-Hsin Chang et du violoncelliste Anthony Kondo. Dès l'abord, ces quatre musiciens emportent l'auditoire vers un monde de pure beauté sonore servi par une réalisation frémissante, farouche, ample. Ils usent d'un vibrato généreux et varié, allégé par une articulation précise et une pulsation qui fait avancer la musique. Ils ne craignent pas les grands écarts de dynamique, les emportements dramatiques. Nous sommes loin d'une lecture policée, élégante et distante, en « abat-jour » comme Fauré ne voulait surtout pas être joué, compositeur dont l'ombre plane sur cette œuvre. Même si ces quatre archets très attentifs aux équilibres sonores jouent de façon soudée, unitaire, la perfection individuelle de leur jeu permet de suivre chacun d'eux... et d'être émerveillé. Quelques écarts de justesse n'entachent en rien cette interprétation idéale du Quatuor de Ravel.

Sans entracte, voici le Concert de Chausson. Le Quatuor Hermès revient accompagné par la violoniste Elina Bukša et le pianiste Pavel Kolesnikov. Chacun prend sa place pour cette œuvre qui dépasse parfois tellement le cadre instrumental qui la définit qu'il en existe une version élargie à l'orchestre à cordes... qui ne résout d'ailleurs rien ! Dès l'entrée du violon solo, quelque chose gêne... Les Hermès ont posé la première pierre de l'édifice avec des phrasés larges, rayonnants, généreux, et Bukša peine à prendre son envol. Son jeu est petit, sa sonorité paraît prisonnière d'un instrument qui semble très modeste. Au long des mouvements, la violoniste finira par conquérir sa liberté mais, presqu'à chaque fois que le premier violon du quatuor jouera à découvert, la comparaison sera cruelle pour cette jeune violoniste lettone, pourtant partie dans une carrière de concertiste soliste. Son talent de musicienne n'est pas en cause : ses phrasés sont justes et, à la différence de plus d'un de ses confrères, elle ne cherche pas à transformer le Concert... en concerto pour violon. Mais son bras droit manque de souplesse et sa main gauche d'incrustation dans les cordes.

Pavel Kolesnikov © Eva Vermandel
Pavel Kolesnikov
© Eva Vermandel

Kolesnikov, lui, se joue d'une partition très chargée pour le pianiste, des traits balayant le clavier de l'extrême-grave à l'extrême-aigu. Jamais on ne sent le moindre effort, tout au contraire : il fait sonner le Steinway dans cette acoustique un peu sèche comme un orchestre, sans jamais couvrir le quatuor et le violon solo, réussit à chanter avec une sonorité claire et profonde, à trouver des clairs-obscurs magnifiques. Le « Grave » atteint une puissance incantatoire grandiose et émouvante. Dans le finale « Très animé », Elina Bukša impose enfin un jeu intense fondé sur une gradation des nuances au sein de phrasés concentrés, nettement dessinés qui, avec l'aide des Hermès et de Kolesnikov, embrase la fin du mouvement. En bis, l'irrésistible et gracieuse « Sicilienne » provoque l'enthousiasme du public.

****1