Il est des grands pianistes totalement absorbés physiquement dans la musique qu’ils jouent, tantôt la concentration se lit dans les traits, l’échine se courbe, la sueur suinte, tantôt le visage se contorsionne et le corps danse ; et il en est d’autres, plus austères, moins impliqués corporellement, comme si l’attitude physique et la musique étaient deux choses à part. Face à ces derniers, seul le son compte, on peut sans regret fermer les yeux. Mais quand le son lui-même est à l’image de l’attitude physique : détaché et désincarné, alors l’orchestre a beau être excellent et le pianiste reconnu, l’étincelle ne prend pas.

Radu Lupu © Klaus Rudolf
Radu Lupu
© Klaus Rudolf
L’Allegro con brio du Concerto pour piano n°3 de Beethoven commence par une longue introduction orchestrale, grave et déterminée, qui prépare le terrain à l’entrée imposante du piano. Mais, alors que l’orchestre dirigé par Paavo Järvi joue bien son jeu, Radu Lupu manque de brio et de robustesse. Le son reste feutré et n’arrive pas à percer la masse orchestrale, comme la voix d’un chanteur qui refuserait de pousser sur ses cordes vocales. Les conditions du concert empêchent pourtant d’imputer cette faiblesse à un piano feutré ou à une acoustique sourde : un Steinway de concert tout de même au beau milieu de la Philarmonie de Paris ! Radu Lupu nous a certes habitués à un piano plus intime que grandiose, mais ce soir même l’intimité manque au rendez-vous. Alors que l’intimité résulte d’un dosage savant des timbres dans les nuances piano, le son de Radu Lupu est détimbré, désincarné. Même en tendant l’oreille, on arrive difficilement à percevoir de réelles convictions chez le pianiste, qui donne l’impression de ne pas s’impliquer, de rester distant par rapport à l’œuvre, et par conséquent de manquer même d’intentions.

Le deuxième mouvement rattrape légèrement les deux autres. Le détachement de Radu Lupu est plus en accord avec le recueillement et la sérénité du mouvement, et le pianiste réussi à trouver une profondeur dans des accords très bien dosés. L’image du pianiste que nous avaient donné ses enregistrements nous revient alors, pour un temps trop court, malheureusement.

Face à un Radu Lupu trop distant qui manque d’engagement, l'Orchestre de Paris, dirigé par Paavo Järvi, reste excellent tout le long. Encore plus que dans Beethoven, c’est dans le concerto pour flûte de Carl Nielsen que la qualité de l’orchestre prend toute sa mesure, avec en soliste l’excellent Vincent Lucas, première flûte solo de l’Orchestre de Paris. D’une écriture virtuose, ce concerto n’est pas facile d’accès à première écoute. Le sens nous apparaît plus dans les grandes lignes de la partition que localement. Guillerette d’humeur, la musique grimace et trépide à coup de piaillements ininterrompus de croches, à moins qu’un thème rêveur ne vienne reposer l’euphorie. Nielsen nous donne à entendre des alliances de timbres inhabituelles, comme quand la flûte dialogue avec un trombone, ou s’amuse avec une clarinette. 

La dernière œuvre du concert est la troisième symphonie de Jean Sibelius. La jubilation est présente également, mais elle contient en elle tout un potentiel de mélancolie, et évoque en cela la musique de Dvořák, même si les nationalités sont différentes. Un thème printanier vient apporter de la fraîcheur, avant que des flûtes obstinées viennent apporter une dimension inéluctable. Avec le deuxième mouvement, la musique se poursuit tout en élégance et en raffinement. L’écriture de Sibelius est concise et efficace, à contre-courant de l’emphase d’un Malher ou d’un Bruckner.