L'Enfant et les Sortilèges a reçu un relooking puissant en ce début de novembre grâce à une nouvelle co-production barcelo-lyonnaise, qui lie la magie des mots de Colette et la partition colorée de Ravel à la vidéo astucieuse de Grégoire Pont. Un succès qui prouve que l’incursion de l’animation dans l’espace opératique a des jours prometteurs devant elle, notamment quand elle est tout aussi enchanteresse et poétique que le matériau sur lequel elle se greffe.

<i>L'Enfant et les Sortilèges</i> à l'Opéra de Lyon © Jean-Pierre Maurin
L'Enfant et les Sortilèges à l'Opéra de Lyon
© Jean-Pierre Maurin

Cela commence tout simplement. L’écran tout en transparence, ressemblant à un léger voile, reçoit sur fond d’ouverture musicale de légères traces, comme posées par une mite aventureuse dans le fond d’une vieille armoire. Bientôt, l’animation entoure les personnages, les habillant de costumes, les sublimant par des cercles lumineux. Le fond noir se prête à l’invention et à la perpétuelle transformation que présente le scénario : guirlandes de fleurs pour l’arrivée des bergers, un jardin enchanté pour la deuxième partie de cette Fantaisie musicale.

Mais la vidéo de Grégoire Pont n’est pas simplement décorative. Profondément imprégné de la partition, l’artiste-sorcier sait à quel moment souligner un coup de grosse caisse ou de cymbales par une image, comme si les instruments la généraient en même temps que la musique. Le Feu, incarné d’une façon très pétillante par le soprano léger Rocío Pérez (également une sublime Princesse), s’anime d’un manteau de flammes qui par leur mobilité deviennent un acteur à part entière. La vieille et méchante Arithmétique crache des chiffres, l’étang des grenouilles dégage des bulles qui se transforment en notes ou insectes qui, tout d’un coup, commencent à envahir la salle… pour le plus grand ravissement du public, enfant ou adulte.

Katherine Aitken (L’Enfant), très adaptée au rôle, campe le sale gosse avec enthousiasme et expressivité. Les autres solistes du Studio de l'Opéra de Lyon s’en sortent bien également sur le plan vocal et dramatique, comme par exemple Éléonore Pancrazi, chaleureux mezzo-soprano en Tasse Chinoise. La Maîtrise, coiffée de bonnets d’âne et vêtue de blouses, exulte en faisant sa mathématique fautive – mais qu’est-il arrivé aux pupitres masculins des Chœurs adultes ? Les Pastoureaux ténors manquent étonnamment de justesse et d’homogénéité dans leurs interventions ; les basses ne semblent pas mieux en forme. À l’opposé, les altos séduisent par une belle unité de pupitre et les sopranos par leur légèreté caressante (« L’Enfant, il est sage »).

Quant à l’orchestre, l’animation n’écrase pas la présence de la chatoyante palette ravélienne, elle la sublime en la complétant. Le cor anglais est mis en valeur, la flûte entoure de sa volubilité le Feu et la Princesse et le ragtime de la Théière anglaise est punchy sous la baguette de Martyn Brabbins, qui confère à chacune des petites scènes l’atmosphère requise. C’est avec peine qu’on se retient à invoquer « Ma-man » avec les animaux – non pour réanimer l’horrible gamin, certes, mais pour la prier de faire durer encore un peu le spectacle, ou de convaincre Grégoire Pont de vite s’attacher à une nouvelle œuvre musicale à soumettre à la réalité augmentée.