Après le week-end Bach de 2015 déjà marqué par la Passion bachienne, l’Akamus et le RIAS – très belle Passion selon Saint Jean –, un partage d’affiche entre la Messe en si et la Résurrection de Haendel en 2016, le week-end de Pâques de la Philharmonie s’est ouvert cette année sur la Passion selon Saint Matthieu, avant de se refermer sur la messe pour orgue, non sans passer par Telemann, Haydn et James McMillan. Synecdoque de la Passion et donc référence la plus évidente en pleine semaine sainte – la production de Herreweghe sera d’ailleurs donnée pour la veillée pascale au Théâtre des Champs-Elysées – la Passion selon Saint Matthieu, monumentale, canonique, proprement géniale, bouleverse et surprend encore son auditeur, que l’on peut rêver moins prompt à « l’érosion de l’horizon » que ne le craignait Blumenberg. Est-ce parce que le désir de synthèse à l’œuvre, l’ambivalence de l’oratorio-Passion même, et la dimension composite du texte, permet de l’atteindre par différents biais – dramatique, séculaire, opératique, choral ?

René Jacobs © Josep Molina
René Jacobs
© Josep Molina

C’est du moins ce sur quoi semble parier René Jacobs, dont l’enregistrement à la Thomaskirche en 2013, fort d’une mise en espace ingénieuse, de belles prestations du Chœur et de l’orchestre, et surtout d’une expressivité et d’une justesse toujours conjuguées, avait particulièrement convaincu. Ici encore, la contenance et la variété de la polyphonie priment sur le désir de coller à toute interprétation trop rigoureuse de la partition, ou encore sur celui, qui ne lui est d’ailleurs pas étranger, de la narrativiser à tout prix. Les deux chœurs et orchestres ne s’y font cependant pas face, pas exactement – la scène de la Philharmonie ne le permettait-elle pas ? – et les chœurs d’enfant n’y sont plus de mise. Ne reste alors des belles idées de l’enregistrement et de ses possibilités scéniques que la vigueur de la turba, la colorée palette d’émotions de l’évangéliste – rôle auquel Julian Prégardien prête ici sa voix profonde et épurée, et où il excelle à nouveau -, le Jésus interdit, pétrifié de l’émouvant Johannes Weisser, ou encore le timbre piquant et souple de Sunhae Im – élégant « Ich will dir mein Herze schenken ».

On pourra reprocher aux autres choix d’interprétation, selon sa sensibilité, un certain zèle, ou du moins un penchant étonnant pour le compromis. Sans pour autant en venir à véritablement s’en plaindre. Si les bois sont ici plus suaves et consistants que jamais –  Xenia Löffler est décidément épatante – les cordes, non moins justes, se montrent simplement volontairement plus rèches. Le Chœur apparaît comme « dégraissé », les nuances et contrastes de tempi un brin atténués, mais les solistes brillent alors tout particulièrement sans jamais tirer la couverture à eux ou appuyer à outrance leurs différences de registre. Le « second » quatuor d’Anja Petersen, Kristina Hammarström, Minsub Hong et Jonathan de la Paz Zaens n’est d’ailleurs pas en reste et donne au second acte de vraies envolées. L’alto principal redevient ici le contreténor souvent de rigueur, mais Benno Schachtner y fait merveille : son « Buß und Reu » est un des plus beaux moments de la soirée. On ne saura finalement pas, en somme, une fois le sublime « Wir setzen uns mit Tränen nieder » achevé avec une maîtrise et une émotion évidentes, si l’on a véritablement assisté à la Passion selon Jacobs, ou simplement à une polyphonie à l’équilibre et à la tempérance rares, au plus près de l’esprit de l’œuvre. Le spectacle fut, dans tous les cas, captivant.