Un opéra en habits ecclésiastiques, le Requiem de Verdi ? Certainement pas lorsqu’il est dirigé par Daniele Gatti, comme au Théâtre des Champs-Élysées en cette soirée du 3 février. Dès l’entrée sur scène des solistes, dont les visages affichent une gravité que les applaudissements du public ne parviendront pas à entamer, le ton est donné : c’est moins à un concert qu’à une expérience spirituelle que nous allons assister, faite de recueillement et de réflexions tantôt angoissées, tantôt apaisées sur la vie et son terme inéluctable. La direction de Daniele Gatti sera austère, sèche, cherchant moins à exhaler le lyrisme dont l’œuvre est empreinte qu’à établir fermement les bases de cette cathédrale sonore et à en dessiner les lignes de force, à partir desquelles pourront s’exprimer la crainte, l’espérance, la terreur, la pitié assumées par les voix.

Les solistes du Requiem de Verdi au Théâtre des Champs-Élysées
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Rarement les quatre accords qui lancent le Dies irae auront-ils sonné aussi secs et glaçants ; rarement les fugues du Sanctus, du Quam olim Abrahae ou du Libera me auront-elles été détaillées avec cette précision quasi mathématique. Pourtant, cette lecture rigoureuse de l’œuvre n’exclut nullement l’émotion, qui surgit de contrastes dynamiques saisissants : les premières mesures de l’Ingemisco ou de l’Hostias apparaissent comme des îlots de douceur et de fragilité au sein de cet océan sonore ; la majesté du Rex tremendae tranche implacablement avec la plainte du Quid sum miser… Mais l’émotion surgit également de certains détails, qui apparaissent tout sauf décoratifs mais participent au contraire pleinement de l’architecture générale de cette lecture et des effets qu’elle produit sur l’auditeur : dans la reprise en mineur de l’Agnus Dei, les interventions de la flûte sont délicatement mises en valeur, de sorte qu’elles semblent apporter le soutien d’une troisième voix à celle des deux chanteuses ; quant aux pizzicati des cordes sur les mots « Requiem aeternam » du Lux aeterna, soutenus par les sombres sonorités des cuivres, ils se seront rarement à ce point apparentés à un sinistre glas, ponctuant imperturbablement les interventions de la basse.  

L’indispensable dimension lyrique de la musique, parfaitement justifiée par l’utilisation récurrente de la première personne dans le texte liturgique, est donc assumée moins par l’orchestre que par les quatre solistes – qui pour autant ne sortent jamais des limites expressives qu’imposent l’esprit et l’esthétique d’une œuvre sacrée. Marie-Nicole Lemieux met son beau timbre cuivré au service d’interventions pleines d’autorité (Liber scriptus) et de ferveur (Lux aeterna). La voix chaude de Riccardo Zanellato se plie efficacement à l’expression des émotions variées qui reviennent à la partie de basse : déploration poignante du Lacrymosa, effroi glacé du Mors stupebit, terreur puis imploration du Confutatis… Michael Spyres se frotte depuis quelque temps à certains emplois plus lourds que ceux qu’il fréquentait jusqu’alors (il osera même, dans dix jours, Tristan à l’Opéra de Lyon – pour le second acte seulement). S’il atteint parfois ici ou là certaines limites en termes de puissance, le ténor fait preuve d’un très beau recueillement dans l’attaque de l’Ingemisco ou encore dans un Hostias en apesanteur, susurré avec une infinie douceur. Eleonora Buratto, enfin, dont la voix au grain serré n’est pas sans rappeler parfois celui de la jeune Freni, s’implique pleinement dans sa partie redoutable et émeut dans un Libera me intensément vécu.

Le Requiem de Verdi au Théâtre des Champs-Élysées
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L’Orchestre National de France, qui retrouve pour l’occasion celui qui fut leur chef de 2008 à 2016, et le Chœur de Radio France – que vient étayer celui de l’Armée française – suivent la vision et la ligne directrice voulues par le chef avec ferveur et virtuosité. On repère ici ou là quelques (très) menues imperfections : un premier accord du Dies irae pas tout à fait synchrone, des entrées successives des choristes qui pourraient gagner en précision dans la fugue du Libera me, un léger flottement rythmique dans la toute première intervention de la soprano… Défauts à peine perceptibles qui seront sans doute corrigés pour le second concert (samedi 5 février), et qui n’entachent en rien la réussite de cette belle soirée, très longuement applaudie par le public. 

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