Dix ans exactement après le très bel Amant jaloux monté par Pierre-Emmanuel Rousseau dans les mêmes lieux, l’Opéra Royal de Versailles propose Richard Cœur de Lion, autre titre majeur de Grétry, repris presque sans interruption jusqu’à la Première Guerre mondiale avant de disparaître à peu près des scènes hexagonales.

<i>Richard Cœur de Lion</i> à l'Opéra Royal de Versailles © Agathe Poupeney
Richard Cœur de Lion à l'Opéra Royal de Versailles
© Agathe Poupeney

Le public contemporain n’étant plus guère familier des codes de l’opéra-comique du XVIIIe siècle, le choix a été fait d’en proposer une version qui renoue en partie avec l’esthétique de l’époque de la création : toiles peintes, splendides costumes d’époque, quelques gestes codifiés, belle chorégraphie de Jeannette Lajeunesse Zingg évoquant à la fois la danse baroque et le ballet pré-romantique... La production ne tombe pas pour autant dans le piège d’une reconstitution censément historique mais froide et figée. Deux écueils, en tout cas, sont évités : d’une part celui d’une relecture de l’œuvre, qui n’aurait sans doute guère de sens avec un ouvrage de demi-caractère si peu connu ; d’autre part celui qui aurait consisté, pour séduire le public, à transformer cet opéra-comique en un ouvrage exclusivement bouffe, ce que l’œuvre n’est pas, assurément.

Marshall Pynkoski préserve ainsi les différentes facettes de l’ouvrage qui font son charme et constituent la spécificité du genre : une légèreté de ton, parfois de l’humour, mais aussi une forme de sentimentalisme (le livret est signé Sedaine, l’un des représentants du drame bourgeois), et un (tout petit) peu de suspense. Ce spectacle plein de fraîcheur et de verve est servi au mieux par une équipe de jeunes chanteurs-acteurs d’une remarquable homogénéité. À l’aise dans la restitution des textes parlés (assez nombreux), ils le sont encore plus dans leur façon d’occuper la scène, en particulier Rémy Mathieu et Marie Perbost (qui incarne avec la même conviction tantôt le jeune page Antonio, tantôt la Comtesse), lesquels s’amusent de toute évidence beaucoup sur les planches.

<i>Richard Cœur de Lion</i> à l'Opéra Royal de Versailles © Agathe Poupeney
Richard Cœur de Lion à l'Opéra Royal de Versailles
© Agathe Poupeney

Musicalement, les chanteurs entrent avec aisance dans le style propre au genre, évitant excès de lyrisme et débordements sonores, privilégiant la délicatesse et la clarté de l’élocution, tout en maintenant l’indispensable vivacité de ton et le dynamisme. Marie Perbost adapte ainsi sa voix de soprano lyrique au double rôle qu’elle incarne. Son timbre fruité et sa ligne de chant soignée sont particulièrement appréciés dans les couplets d’Antonio : « La danse n’est pas ce que j’aime ». C’est à Mélody Louledjian qu’échoit l’honneur de défendre la célèbre romance : « Je crains de lui parler la nuit ». Sa voix, très homogène, plus veloutée, plus ronde que celles habituellement entendues dans cette page, rendent les célèbres couplets de Laurette peut-être encore plus touchants qu’ils ne le sont d’habitude.

Mais Richard Cœur de Lion est avant tout un opéra de ténors… Les interprètes de Richard et de Blondel ont deux physiques, deux personnalités, deux voix suffisamment différents pour singulariser les caractérisations des personnages et éviter, musicalement, tout effet de monotonie. Rémy Mathieu fait entendre une voix ductile, capable d’atteindre sans trop de difficulté les graves dont est émaillé son rôle ;  sa diction est constamment soignée et il confère au personnage une belle fraîcheur et un enthousiasme communicatif. Le timbre de Reinoud Van Mechelen est plus velouté, un peu plus sombre également que celui de son confrère, ce qui sied au statut du personnage mais permet aussi un mariage de couleurs heureux dans le duo « Une fièvre brûlante » qu’il chante avec Blondel au début du second acte. Sa ligne de chant châtiée et sa maîtrise du souffle (très appréciées dans son air de la prison : « Si l’univers entier m’oublie ») sont autant de qualités qu’il pourra mettre au service de sa prochaine prise de rôle : Nadir, à l’Opéra de Toulon en décembre prochain. Même si le gouverneur Florestan est privé d’air, Jean-Gabriel Saint-Martin fait entendre dans le rôle une voix bien projetée et des accents autoritaires traduisant efficacement l’inflexibilité du personnage.

<i>Richard Cœur de Lion</i> à l'Opéra Royal de Versailles © Agathe Poupeney
Richard Cœur de Lion à l'Opéra Royal de Versailles
© Agathe Poupeney

Enfin, Hervé Niquet obtient de l’orchestre et des chœurs du Concert Spirituel des couleurs, une précision, des dynamiques assurant le dramatisme de l’ouvrage et révélant le charme d’une esthétique à la fois ancrée dans son siècle (certains passages de l’ouverture rappellent étrangement la Symphonie n° 25 de Mozart, composée quelque dix ans plus tôt, d’autres évoquent Gluck) mais préfigurant également parfois certaines préoccupations romantiques. 

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