Fort d’un public acquis à l’œuvre de Verdi, le Théâtre du Capitole renoue une nouvelle fois avec le compositeur italien sous la baguette érudite de Daniel Oren, prédicateur du génie révolutionnaire désormais habitué à la scène toulousaine (Le Trouvère en 2012, Le Bal masqué en 2014). Ce soir le chœur et l’orchestre du Capitole nous amenaient à (re)découvrir l’un des opéras les plus connus autour de la malédiction de Rigoletto, adaptation nécessaire pour cause de censure, de l’œuvre de Victor Hugo Le roi s’amuse.

Ludovic Tézier (Rigoletto), Sergey Artamonov (Sparafucile) © Patrice Nin
Ludovic Tézier (Rigoletto), Sergey Artamonov (Sparafucile)
© Patrice Nin

Les décors et les costumes font le choix d’une mise en scène sobre et en adéquation avec l’époque où est censée se dérouler l’action. Alternant le jeu intérieur / extérieur, Carlo Tommasi recréé à merveille une Mantoue pourtant totalement hypothétique du fait de la censure : briques rouges, Duomo, palais aux fresques et reliefs à l’antique et aux plafonds baroques, tout y est. L’escalier débordant des rideaux laisse présager le décor. La mise en scène suit également les canons habituels de cette œuvre (Nicolas Joel, Stéphane Roche), quelque peu statiques. Les chœurs d’hommes (dir. Alfonso Caiani), particulièrement mis en avant dans cette pièce, font corps sur scène, garantissant un frisson lors des mélodies en tutti, comme le fameux Scorrendo uniti remota via.

Daniel Oren fait cingler les cuivres de la courte ouverture dramatique de Verdi, préfiguration de la malédiction à venir, contrastant avec l’ambiance de bacchanale que l’on découvre sur scène dernière le rideau. Le Duc (Saimir Pirgu), brûlant d’ardeur avant tout pour lui-même, affiche une voix de ténor d’une puissance constante et extrême, voire peut être trop, tout au long de la pièce. Il est naturellement applaudi dès l’ultime note de la Donna e mobile. Amourachée du bravache, la fille de Rigoletto, Gilda (Nino Machaidze) produit elle aussi des mélodies très musclées, à l’image de Caro Nome, pourtant plutôt méditatif. Passant de la pureté d’une robe blanche mis en avant par les lumières (Vinicio Cehli) face au monde sombre de la rue au châle rouge, image de la souillure du Duc, Gilda subit peu à peu la malédiction lancée par Monterone (Dong-Hwan Lee qu’on avait vu excellent dans Turandot et qui confirme ici). La voix de Rigoletto (Ludovic Tézier) est beaucoup plus évolutive, partant d’une mesure et d’un recul afférant à son rôle de bouffon, vers un emballement et une force déchirante au fur et à mesure que son rôle de père et sa souffrance prennent le pas. Sa voix se révèle totalement à partir de l’acte II. On assiste ici assurément à une performance athlétique, d’autant plus que la partition de Verdi repousse les limites aigües de la voix de baryton de Rigoletto. Le bras armé du destin en la personne de Sparafucile (Sergey Artamonov), accompagné par sa comparse de sœur Maddalena (Maria Kataeva), présente lui un visage calme, sobre, irrémédiable au travers de sa voix de basse.

Le quatuor final Bella figlia dell’amore formé par les deux duos en aparté du Duc et de Maddalena et de Rigoletto et de sa fille représente certainement l’apogée d’une écriture difficile à mettre en place quand on voit comment se démène le maestro dans la fosse alors que les chanteurs nous régalent de sonorités exquises. L’orage annonçant l’accomplissement de la malédiction est mis en scène de façon magistrale, obligeant même à détourner les yeux pour ne pas subir l’aveuglement de la foudre qui tombe. De l’esprit de badinage initial, il ne reste plus rien lorsque Rigoletto découvre le corps de sa fille mourante, suspendant le public dans un dernier duo d’adieux avant de ne voir le rideau chuter sur son dernier cri Ah la maledizione !

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