Les contrôles de sécurité à l'entrée de la Maison de la radio retiennent les mélomanes sur le trottoir, une demi-heure avant le concert de ce soir. Il faudrait installer ailleurs des portiques, de façon qu'ils puissent rapidement se mettre à l'abri du mauvais temps... Avant de venir, on a fait quelque chose qu'il ne faudrait sans doute pas faire, un concert n'étant ni un concours ni une séance d'enregistrement : écouter deux enregistrements de La Mer de Debussy dirigée par Désiré-Émile Inghelbrecht (1880-1965) qui fut le fondateur du National, en 1934. La première interprétation, enregistrée en studio en 1958 pour le disque ; la seconde, mise en ondes lors d'un concert public donné le 3 février 1959, pour être diffusé le 12 jusqu'en Grande-Bretagne et en Allemagne, à l'occasion des vingt-cinq ans de cette formation sœur du Philharmonique de Radio France

Mikko Franck © Christophe Abramowitz / Radio France
Mikko Franck
© Christophe Abramowitz / Radio France

On n'aurait pas dû parce qu'on avait encore dans l'oreille ces lectures mystérieuses, abruptes, granitiques, tranchantes, dirigées par un chef attentif à tous les éléments du langage debussyste, à la tête d'un orchestre aux cordes vives, articulées, vibrées mais pas trop, aux vents acidulés typiques de ces années-là. Les Mers d'« Inghel » avancent implacablement, portées par une narration d'une intensité inexorable, quitte à perdre presque haleine dans « Jeux de vagues ». L'« intendance » suit, car tous les musiciens se dépassent dans une transe collective qui se résout dans une frénésie conduite par un timbalier génial, possédés par l'esprit d'une musique qui n'a rien perdu du choc esthétique provoqué en 1905 : on est près par l'esprit des dernières mesures des « Danses sacrales » à la toute fin du Sacre du printemps de Stravinsky de 1913. Il y a soixante ans, chefs et orchestres savaient lier harmonie, timbres, rythmes, tempos, nuance, pulsation en fuyant comme la peste le vaporeux, l'admiration complaisante du beau son.

Mikko Franck, de ces « trois esquisses symphoniques » de Debussy fait une agglomération de moments ravissants ou puissants qui ne reposent pas sur une narration, une pulsation et une tension rythmique impérieuses, suite d'à-plats de couleurs dominés par des cordes trop nombreuses dans l'acoustique de la petite salle de concert de Radio France. Faut-il bourrer à ce point le plateau et mettre 26 violons, 9 altos, 10 violoncelles et 6 contrebasses ? Ici ? Pour cette œuvre ? Vraiment ? D'autant que les cordes « françaises », autrefois vives et articulées, qui du vibrato faisaient un élément de rhétorique et pas de décoration, sont devenues somptueuses, larges et soyeuses, ce qui semble hors-sujet ici – en raison aussi de leur relative inertie en certains passages. Restent les vents, excellents, mais semblant jouer sur une autre planète esthétique. Il nous souvient de Jean Fournet, de Pierre Boulez, de Lorin Maazel, d'Evgeny Svetlanov, musiciens dissemblables ô combien, appréciés dans cette œuvre à Paris et ailleurs, et l'on est un peu désespéré. Bon sang ! Des musiciens passent leur vie à chercher dans les sources les bonnes façons de jouer Bach, Mozart, Beethoven et nous avons des témoignages sonores historiques pour Debussy et Ravel ! Ils ne doivent pas être copiés mais questionnés, étudiés, pris pour ce qu'ils sont : des compléments aux partitions.

Bertrand Chamayou © Marco Borggreve / Warner Classics
Bertrand Chamayou
© Marco Borggreve / Warner Classics

Déjà, on avait été surpris par l'accompagnement comme éparpillé, sans mystère, sans aucun sens du tragique dans le Concerto pour la main gauche de Ravel. L'entrée de l'orchestre, après la première grande cadence du piano, était accablante, nous faisant retomber mollement au fond de notre fauteuil alors même que Bertrand Chamayou venait d'empoigner le clavier avec une présence dramatique et une précision de jeu qui nous avaient fait nous redresser stupéfait sur notre siège. Il joue la nouvelle édition du concerto, à laquelle lui et David Kadouch ont participé, qui corrige enfin officiellement des fautes qui ne l'avaient jamais été par Durand depuis la première impression – samedi, ce sera la création mondiale de la version nettoyée du Concerto en sol. Chamayou est un pianiste époustouflant, rythmicien fabuleux, capable d'emportements tragiques qui devraient tirer l'orchestre de l'avant. Mais cela ne suffit pas. Il est moins sensible cependant au sublime chant joué avec le pouce dans la grande cadence finale. Elle n'émeut guère ce soir, mais allez soutenir une ligne sur un piano aux aigus morts, sonnant comme du bois sec...

En ouverture du concert, Chamayou avait créé deux études pour piano étincelantes et d'une complexité rythmique étourdissante, dont la seconde pour la main gauche seule, moins démonstrative, semble effectivement être « une araignée qui se déplace sur le clavier pour tisser sa toile », comme l'écrit Yann Robin, le compositeur.

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