C’est un ballet dont on sort KO, impressionné par l’interprétation magistrale et la plasticité des danseurs du Ballet Preljocaj, la noirceur de l’œuvre traversée de temps en temps par des mouvements sensuels.

© JC Carbonne
© JC Carbonne
De la pièce de Shakespeare, Angelin Preljocaj ne retient que la lutte des deux familles et la mort des amants. Créé en 1990 ce ballet se situe dans un huis clos à la fois carcéral et digne d’une œuvre de science-fiction. Sur la partition originale de Sergueï Prokofiev dans une version numérisée par Goran Vejvoda et dans des décors d’Enki Bilal un dictateur asservit une partie de la population d’où est issu Roméo dont sa fille tombera amoureuse. Une référence aux régimes totalitaires mais aussi à l’expressionnisme allemand pour un chorégraphe d’origine albanaise. Les deux amants de Vérone ne sont plus issus de deux clans ennemis mais de classes sociales opposées.

Angelin Preljocaj resserre l’action – et donc la partition – sur les moments clés de l’œuvre, enlevant tous les pas de pantomime que l’on retrouve dans les versions plus classiques de ce ballet.

Dès l’entrée musclée de la milice en combinaison de cuir et aux pas cadencés, telle une guérilla urbaine, le ton est donné : la classe dominante danse sa supériorité et sa brutalité, et ce leitmotiv parcourt toute l’œuvre. A cette danse toute en bras et en jambes chargée de contrôler l’ordre social s’oppose celle quasi aérienne, pour ne pas dire extraterrestre, du clan de Roméo. Le spectateur est alors plongé dans ce huis clos étrange où des créatures en haillons défient des êtres brutaux et maléfiques.

La scène du massacre de Mercutio par la milice est à ce sujet marquante : cet être gouailleur et moqueur se retrouve face à des hommes sans pitié qui se jouent de lui comme d’une poupée de chiffon. L’interprétation de Marco Herlov Host toute en déliés, rondeur des bras et dignité, s’oppose à celle des miliciens, déterminés et dépourvus de toute humanité.

© JC Carbonne
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Dans cette ambiance mortifère, les solos et pas de deux offrent une parenthèse de douceur et de sensualité. Juliette, magnifiquement interprétée par Yurié Tsugawa garde la fraicheur de l’adolescence. Son pas de deux avec Roméo (Baptiste Coissieu) se transforme vite en corps à corps amoureux, sensuel et érotique où la passion les dévore. Les différences de classe volent en éclats, et leur danse ne fait plus qu’une, délivrée des marqueurs de chaque caste. Les corps se cherchent, se jaugent, se trouvent, dans ce style unique au chorégraphe. On y retrouve par ailleurs un rappel du Parc et du célèbre pas de deux du troisième acte où le danseur fait tourner sa partenaire qui le tient par le cou.

La dernière scène est bouleversante. La volonté farouche des deux amants de réanimer tour à tour le corps inerte de l’être aimé se traduit par une danse nerveuse, violente et entêtée où Roméo puis Juliette jette les bras de son partenaire, se jette par terre de rage… en vain… Cette véritable danse de la mort fascine et interpelle et ce d’autant que l’ombre du père de Juliette se dessine en arrière-plan. L’érotisme mortifère est palpable, les corps crient leur rage d’aimer… avant de se taire à jamais.