Dans le cadre de la série « Pour la Jeunesse » au Théâtre de Chaillot, le Groupe Grenade présente Roméo et Juliette, l’une de ses créations les plus récentes, conçue il y a un an à peine à l’occasion du festival Marseille-Provence 2013.

© Cécile Martini
© Cécile Martini
Formé en 1992 par Josette Baïz, ancienne élève de Jean-Claude Gallotta, le Groupe Grenade est une de ces initiatives à encourager.Composée d’une cinquantaine de danseurs âgés de 8 à 18 ans issus des quartiers d’Aix-en-Provence et de Marseille, la compagnie s’appuie sur sa jeunesse et sa diversité pour créer ou revisiter des œuvres classiques et les transposer dans un langage chorégraphique métissé, fondé sur une technique contemporaine fortement influencée par les danses urbaines.

Si l’on peut s’étonner de prime abord de l’adaptation d’une œuvre si grave par une troupe de jeunes danseurs, l’évidence de ce choix s’impose très vite. Il faut bien sûr se souvenir que les personnages de Roméo et Juliette n’ont pas plus de 16 ans dans la pièce de Shakespeare. Mais c’est avant tout la violence déraisonnable de leur histoire qui tire la vraisemblance de cette passion mortelle du côté de l’adolescence. Ramenée dans l’univers de la jeunesse et de sa rébellion forcenée, la détestation cordiale des familles Montaigu et Capulet, si ouvertement naïve, semble d’autant plus crédible. Dans une mise en scène où les jeunes s’entrecroisent, vagabondent et poussent des cris de cour d’école, Josette Baïz nous plonge dans le tumulte violent de la lutte urbaine et des altercations de bandes rivales. D’un point de vue chorégraphique, l’intégration du hip-hop à la danse inscrit d’autant plus l’œuvre dans la réalité d’une jeunesse en lutte et exalte particulièrement les scènes de combat, où le fractionnement du geste vient renforcer l'impression de brutalité. Josette Baïz n’hésite donc pas à matérialiser la violence du drame dans la danse mais également dans ses choix musicaux ; conservant pour ces scènes la partition de Prokofiev, bien plus poignante que les compositions amoureuses de Berlioz et Tchaïkovski.

© Cécile Martini
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La mise en scène reste simple, les décors et la lumière minimalistes s’adaptant efficacement aux différents jeux de scène. La narration soutient les grands temps forts de l’intrigue : l’altercation des deux clans lors du marché, le bal, le balcon, la lutte mortelle opposant Mercutio à Tybalt puis Tybalt à Roméo, le secret du mariage et, enfin, la mort. Josette Baïz reprend également quelques grands codes de l’adaptation classique de Roméo & Juliette – par exemple l’habituelle convention de couleur entre les Montaigu (en bleu) et les Capulet (en rouge), que l’on retrouve jusque dans West Side Story ! – mais aussi la très belle danse des lys du libretto classique. Elément de mise en scène plus perturbant cependant : le changement d’interprètes incarnant les personnages principaux, et notamment Roméo. S’agit-il d’un choix pratique visant à plus d’équité dans la distribution des rôles, ou d'une volonté plus affirmée d’anonymiser les personnages ?

On pourra cependant reprocher à la chorégraphie un langage contemporain un rien élémentaire, bien qu’il puise par moments judicieusement dans des styles plus urbains. S’il est tout à fait innovant de replacer dans l’enfance la légende intemporelle de Roméo & Juliette, le geste chorégraphique manque de nouveauté et demeure dans un registre contemporain générique, aux bornes du scolaire. Pourtant, malgré ce léger déficit d’expressionnisme de la danse, l’œuvre interpelle par son éloquence. C’est donc aux interprètes qu’il faut attribuer la force de ce Roméo & Juliette et saluer sans retenue la performance de ces jeunes artistes, parmi lesquels on distingue quelques excellents éléments masculins. Les nombreuses scènes d’ensemble sont par ailleurs d’une grande précision, révélatrices de professionnalisme et d’un travail de longue haleine. Nul doute que le Groupe Grenade aura su porter haut le drame shakespearien.