Invitée pour la première fois en 2007 par l’Opéra de Paris, la chorégraphe contemporaine allemande Sasha Waltz avait monté une nouvelle version de Roméo et Juliette sur la partition de la symphonie dramatique de Berlioz. Ce ballet-opéra, où les chanteurs lyriques partagent la scène avec les danseurs, est repris pour la troisième fois à l’Opéra Bastille, avec une distribution malheureusement un peu déséquilibrée. Elle permet de redécouvrir une création assez remarquable pour sa conception et sa mise en scène : la narration est ramenée à l’essentiel et la scénographie, aussi magnifique que minimaliste, dans la droite lignée de Robert Wilson, élève le drame shakespearien à un certain niveau d’abstraction.

Germain Louvet et Ludmila Pagliero, <i>Romeo et Juliette</i> © Ann Ray | Opéra national de Paris, 2018
Germain Louvet et Ludmila Pagliero, Romeo et Juliette
© Ann Ray | Opéra national de Paris, 2018

Une dalle blanche est suspendue par des cordes au-dessus du plateau de scène. Elle se pose parfois au sol, pour accueillir les convives du bal, ou se soulève lors de la scène du balcon. Les danseurs et chanteurs, vêtus de blanc et de noir, donnent à la scène l’aspect d’un immense échiquier où va se jouer un drame bien connu. Les costumes, très réussis également, flottent entre différents âges : une Renaissance un peu fantasque (les robes à taille haute, les coiffes médiévales, les masques), une époque romantique qui fait écho à la partition de Berlioz (le long manteau de Roméo ou les voiles vaporeux des robes) et aussi la période moderne (costumes noirs des hommes). Aucun élément figuratif n’apparaît sur scène : pas de balcon mais un décor qui s’élève, pas d’épées mais des gestes de lutte, pas de caveau mais un simple trou où Juliette repose ensevelie sous des galets. Tout comme la scénographie, Sasha Waltz dépouille la narration pour ne retenir que l’essentiel. Les péripéties de la pièce, en cela compris les meurtres de Mercutio et Tybalt, sont évacuées et seuls demeurent l’opposition insensée des deux familles et l’amour tragique des amants au travers de cinq tableaux : la discorde, le bal, le balcon, la mort et la rédemption.

Malgré une mise en scène brillante, la pièce reste cependant plus intellectuelle qu’émouvante. La partition parfois un peu aride de Berlioz, mais surtout la chorégraphie – délicate, sans être bouleversante – ne transportent pas. Le duo du balcon, est sans aucun doute d’une grande grâce, mais n’est pas vertigineux. Les scènes de groupe sont peu originales, à l’exception de la scène du bal, où les convives déambulent avec des mouvements syncopés de pantins et picorent un banquet tels d’étranges oiseaux.

© Ann Ray | Opéra national de Paris, 2018
© Ann Ray | Opéra national de Paris, 2018

Cette absence de transport est également liée à une interprétation en demi-teinte. Côté danseurs, le partenariat formé par Ludmila Pagliero et Germain Louvet est un peu boiteux. La danseuse, plus mûre, a une certaine finesse dans le jeu sans être transcendante. Germain Louvet ne parvient en revanche pas à trouver le ton juste et alterne entre une réserve et un emballement trop fabriqué, notamment lors du suicide. Il n’est malheureusement pas le seul à n’avoir su s’inscrire dans l’œuvre, car les solistes lyriques, malgré une belle performance du point de vue musical, n’ont visiblement pas saisi le sens de l’épure proposé par Sasha Waltz et interprètent le drame shakespearien comme on le ferait d’un Verdi. Plus particulièrement, Nicolas Cavallier, qui chante le récital du Père Laurence, longue remontrance aux familles coupables, est par trop tonitruant et en décalage avec la pièce. Alessio Carbone, son double dansant, ne parvient pas à donner de la légèreté à cette séquence finale franchement pesante.

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