Lorsque le temps est gris et que la journée vous met en appétit, pourquoi ne pas s’offrir une ventrée de concerti ? D’autant que le côté leste – et pourtant si inébranlable ! – des Concertos pour 2 et 3 clavecins de Bach séduisent d’emblée. En concert Salle Gaveau, les Folies Françoises sont parvenu à garder intacte le côté récréatif et ludique des œuvres, tandis que les trois clavecinistes ont soutenu l’attention sans dévier. Dans cette musique, le flux contrapuntique semble inépuisable, la modestie du volume ne le rendant que plus vertigineux : un bouquet de chefs-d’œuvre, dont l’exécution complète est déjà en soi une rareté.

Jean Rondeau © Edouard Bressy - Warner Classics
Jean Rondeau
© Edouard Bressy - Warner Classics

Ce qui saisit d’abord est cette approche teintée d’italianisme, ce flirt un peu superficiel de l’archet avec la corde, et ces pulsations irrégulières, parfois presque valsées, en des tempi généralement vifs. Les clavecins tissent un tapis aux dorures multiples, trame musicale qui semble générée à l’infini. On sent là une inversion des tendances naturelles de l’instrument : le clavecin, au demeurant assez percussif, déferle ici en un continuum lumineux, sur lequel viennent se déposer les attaques souples et aérées des cordes. Dans cet égrènement perpétuel, la polyphonie vient par induction ; plus latente qu’évidente, elle oblige à une écoute extrêmement silencieuse. De manière générale, l’équilibre (sans cesse exigé) s’attache à mettre en valeur les clavecinistes, sans que ces derniers ne manifestent non plus une présence envahissante – déjà que l'ensemble à cordes est pratiquement tenu de jouer à volume minimal.

Benjamin Alard © RomainRomain
Benjamin Alard
© RomainRomain
Après un BWV 1062 tiré d’un concerto pour deux violons du compositeur (BWV 1043, on ne s’y retrouve plus), le concerto pour deux clavecins BWV 1061 est joué, sans son accompagnement orchestral ; choix assez répandu, compte tenu de la timidité des tutti. Dans cette mélopée que l’inexorabilité rend de plus en plus prégnante, la tension augmente avec la distance parcourue et non l’inverse. Le phrasé de Jean Rondeau n’est jamais neutre, mais courbé avec le zeste de maniérisme qui rend l’interprétation personnelle et attachante. Il y a chez lui un soin jaloux du détail dans le traitement des ornementations, en particulier dans l’articulation des trilles. Calé au fond de son siège, il propose des phrasés félins, parfois tourmentés, malgré une gestuelle trempée dans le flegme le plus « cool ». Ce à quoi répond le côté festif et saltatoire du clavecin de Benjamin Alard, dont le jeu fait preuve avant tout de franchise. Contrastes un peu binaires entre legato et certains timbres lourés, qui soulignent pourtant habilement les plans sonores.

Œuvre après œuvre, les allées et venues des clavecinistes sur les clavecins, véritable Home run à trois, évoquent un jeu de chaises musicales. On assiste ainsi à un très bel énoncé gémellaire entre Patrick Cohën-Akenine (quelle justesse !) et Béatrice Martin, musiciens qui manifestement se connaissent de longue date. Plus ferme, l’approche de cette dernière est également plus rigide, d’où des attaques souvent tranchantes et des phrasés tirés au cordeau. Enfin, malgré quelques départs savonneux çà et là, la rigueur sans raideur des Folies Françoises reste une belle leçon de conduite, véritable Art de la rétention. On reste ébloui devant la rondeur du violoncelliste François Poly, dans des aplats non vibrés, à la fois amortis mais superbement projetés (quels formidables pizzicati !).

Béatrice Martin © Géraldine Aresteanu
Béatrice Martin
© Géraldine Aresteanu
Concluant le concert, le concerto pour trois clavecins BWV 1064 est un véritable festival rythmique et sonore, exaltation délirante du contrepoint, vrillant l’attention de l’auditeur. A cette vitesse, le moindre trait devient un tour de force. Dans ces jeux éminemment personnels, les concessions entre solistes sont obligatoires si l’on veut espérer jouer ensemble : les personnalités s’approchent, se reniflent et s’aprivoisent pour, ultimement, former un tout. Du fond de la salle, les sources sont à ce point imbriquées qu’elles paraissent superposées. Moment fort de cette symbiose : ces traits parfois repris à la volée, de claveciniste en claveciniste. Quelle merveille ! On ressort de ce concert comblé, heureux d’avoir retrouvé dans Bach ce formidable foisonnement, à mille lieux de l’hiératisme de ses portraits en perruque.

Les trois clavecins de l’Atelier Marc Ducornet sont des copies d’instruments d’époque : deux d’entre eux d’après Johannes Ruckers (Anvers, 1624), le troisième de l’Ecole Andres Ruckers (1640).

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