De passage à la Philharmonie de Paris, l’Orchestre National des Pays de la Loire explore des terres inconnues : aux étoiles de l’étrange Orion, de Kaija Saariaho, ils ont choisi d’associer les flots d’Alcyone, cantate de jeunesse de Ravel, la passion germanique de Max Bruch et les sortilèges de L’Apprenti sorcier. Un programme passionnant mais un peu décousu, dont on perçoit finalement mal la cohérence...

Pascal Rophé
© Marc Roger

C’est peut-être le lumineux Orion qui frappe le plus l’esprit du spectateur. Émergeant de nappes sonores constituées de trilles de cordes, de bourdonnements aux flûtes et de percussions métalliques, le premier mouvement de la pièce se construit comme une vaste et ample montée en puissance. En mélangeant les timbres, la compositrice crée un maelstrom d’effets qui brouille les repères de l’auditeur. Elle joue aussi de silences assourdissants, lorsque l’orchestre, parvenu à un volume sonore extrême, se tait tout à coup pour laisser passer les tenues d’un seul pupitre. Au deuxième mouvement, qui laisse apparaître des motifs mélodiques qui ressemblent à autant d’invocations, succède un finale plus explosif. Si la direction précise de Pascal Rophé permet des traits clairs et des changements de nuances nets, on aimerait encore plus d’aisance chez les cordes, pour qu’elles puissent rendre les attaques plus mordantes et donc plus inquiétantes. Mais qu’importe : la musique de Saariaho est hypnotique, et cela suffit.

La juxtaposition de son écriture précise et scintillante avec celle de Bruch, dont le Concerto pour violon est un parangon de romantisme, est particulièrement surprenante. Porté par un orchestre très véhément, qui conduit à merveille les longues phrases des tuttis (comme à la fin du Vorspiel), Vadim Repin laisse libre cours à sa fantaisie. Si la puissance de son émission reste impressionnante, il opte pour un vibrato absolument omniprésent qui donne un caractère sentimental, à la limite du chevrotement, à tous les thèmes ; si bien qu’il en ressort une certaine impression de fragilité. Cette vulnérabilité et cette atmosphère nostalgique sont plus convaincantes dans le deuxième mouvement, même si Repin pourrait aller encore plus loin dans les phrasés murmurés. C’est finalement du finale que l’on retire le plus de frustration : l’espièglerie du soliste et ses attaques explosives ne suffisent pas vraiment à compenser sa justesse parfois inexacte et les imprécisions dans les traits. Le public, tout de même ravi, ne boudera pas ses applaudissements…

Il sera moins enthousiaste pour Alcyone, cantate méconnue écrite par le jeune Ravel alors qu’il se présentait au Prix de Rome (qu’il n’obtint pas). Il faut dire que la pièce ne laisse pas toujours entrevoir le talent d’orchestrateur de Ravel : après une introduction spectaculaire et dramatique, ce sont avant tout de longues phrases presque romantiques que semble dessiner le compositeur – même si l'on y découvre parfois des mariages de timbres savoureux, entre bois et trémolos de cordes par exemple. L’orchestre nourrit à merveille cette veine romanesque, dessinant dans une belle homogénéité de son de grands mouvements de flux et de reflux, ou des grondements imagés pour souligner le drame qui couve. Si Sophie Koch, capable de faire resplendir ses aigus ou de se lamenter avec des graves presque parlés, donne une véritable épaisseur au personnage d’Alcyone, la Sophrona de Janina Baechle est plus monolithique, son articulation moins nette et ses médiums plus souvent noyés dans l’orchestre. Le ténor Julien Behr campe quant à lui un Céyx majestueux, bien que manquant parfois de puissance ; il sait soutenir la phrase pour accentuer son caractère plaintif. Les contrastes entre les différents climats de la pièce pourraient être encore plus exacerbés mais la flamboyante conclusion suffit à créer la surprise, et donc à convaincre de l’intérêt de cette rareté.

Nul besoin de pareille attention pour faire apprécier L’Apprenti sorcier à un public conquis d’avance. Pourtant, l’orchestre ne se laisse pas aller à la facilité : le thème des bassons est impeccablement placé, les passages de témoin entre instruments soigneusement enchaînés, les dégringolades des bois toujours précises. C’est peut-être dans cette pièce, qu’ils connaissent sans doute sur le bout des doigts, que les musiciens parviennent le mieux à faire ressortir les changements de timbres, mais aussi de nuances : dans un tempo modéré, les progressions dynamiques sont soigneusement ménagées et permettent d’entretenir la tension. Le public ne s’y trompe pas : dans une salle pourtant à moitié vide, les spectateurs finiront debout !

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