A l’occasion de la célébration du 150ème anniversaire de Sibelius en 2015, Vladimir Ashkenazy s’est rendu en Finlande afin de mieux comprendre l’univers du compositeur. Cette démarche a été suivie de plusieurs concerts avec Ashkenazy à la direction, nourri de son exploration de la contrée nordique. Le 11 juin 2015, sous la baguette du maître, cinq œuvres de Sibelius étaient au programme du Philharmonia Orchestra, au Royal Festival Hall : deux courtes pièces symphoniques, deux autres avec soprano (Helena Juntunen), puis la vivifiante Symphonie n°2. Le choix de mettre à l’honneur des œuvres relativement peu connues a donné lieu à une exploration originale de la musique de Sibelius, soutenue par une interprétation travaillée et réfléchie.

Vladimir Ashkenazy © Keith Saunders
Vladimir Ashkenazy
© Keith Saunders

La première partie du concert est consacrée à des œuvres courtes de Sibelius (1865-1957). Pour commencer, le Philharmonia Orchestra joue Pelléas et Mélisande (1905), une suite orchestrale écrite à partir du drame symboliste de Maeterlinck publié en 1893. Sibelius est le quatrième compositeur inspiré par la pièce de théâtre, après Fauré, Debussy et Schoenberg. Au programme ce soir, seuls cinq mouvements sur les neuf composant la suite symphonique (“Aux portes du château”, “Mélisande”, “Au bord de la mer”, “Pastorale”, “Mort de Mélisande”). Si la musique de Sibelius est moins mystérieuse que celle de l’opéra de Debussy, elle reste assez sombre, un peu décharnée, à l’image de l’histoire tragique des deux amants. Elle exprime également dans sa progression toute la force et l’inéluctabilité du destin des personnages. Ainsi, il est un peu dommage de proposer une telle œuvre en tout début de soirée : ni la concentration du public, ni l’aisance des musiciens ne sont encore au rendez-vous. Il est aussi dommage de ne proposer que des extraits (15 minutes en tout), décision qui fausse le naturel du déroulé musical. 

C’est ensuite le poème symphonique Luonnotar (1913) qui est donné, avec la participation de la soprano finnoise Helena Juntunen. Celle-ci se révèle être une véritable conteuse ; sa voix ciselée s’élève haut, très haut au-dessus de l’ostinato orchestral, telle la fille de l’air qu’elle évoque, et son récit rythmé et habité dévoile aux novices le secret de la genèse de la terre.

Après Andante festivo (1922 quatuor à cordes/1939 orchestration), très courte pièce de circonstance au thème simple et lumineux, Helena Juntunen revient pour chanter quatre mélodies avec orchestre. La première, Illalle (“Au soir”) est caractérisée par des accents folkloriques tout à fait rendus par la soprano ; les deux suivantes (“Le premier baiser” et “La fille revint de sa rencontre amoureuse”) traitent de façon dramatique des thèmes romantiques - le dialogue entre une jeune fille et une étoile, et la trahison d’une femme par son amant - qui permettent à Helena Juntunen de faire montre de son sens aigu de la théâtralité, au point de brandir un poing crispé de colère en condamnant l’infidélité masculine ! Sa superbe expressivité est plus contenue mais tout aussi poignante dans Norden (“Le nord”) célébrant avec mélancolie l’indépendance longtemps attendue de la Finlande en 1917.

En seconde partie, le Philharmonia Orchestra a choisi d’interpréter la plus connue des symphonies de Sibelius, la Symphonie n°2 en ré majeur (1901). Le début est assez décevant. Il semble difficile à l’orchestre de dompter l’acoustique sèche du Royal Festival Hall, et sa sonorité manque de chair, de brillance, et même d’énergie. Pour la symphonie, les musiciens sont plus nombreux qu’avant l’entracte, et c’est comme si cela avait alourdi la machine au lieu de la renforcer. Ainsi, les deux premiers mouvements sont un peu pesants, pas aussi animés qu’ils pourraient l’être par la passion et les contrastes qui portent l’œuvre. On aimerait plus de précision dans la réalisation, plus d’homogénéité et d’harmonie au sein de l’orchestre, et une dynamique claire montrant à quel point cette musique est incisive.

Pourtant, Vladimir Ashkenazy semble savoir précisément ce qu’il fait, même si on ne l’entend pas bien de prime abord. Peu à peu, sa vision se dessine, une vision tragique et mélancolique, dramatique mais non marquée par le désespoir pressant, presque enragé qu’on peut aussi lire dans cette partition (notamment quand les cordes s'affolent dans le deuxième mouvement). Heureusement, l’orchestre s’accorde peu à peu sous la baguette du chef, et s’exalte, emporté par un même élan grâce aux accents, dès l’entrée dans troisième mouvement Vivacissimo. Le lyrisme perce enfin, la beauté des mélodies se fait véritablement palpable, accentuée par les forte successifs. Le moment le plus réussi est sans nul doute le très progressif crescendo final, absolument irrésistible et d’une formidable intensité. Tout est bien qui finit bien ! Une interprétation loin d’être évidente, mais vraiment convaincante en fin de compte.