Le Festival de Saint-Denis est, depuis 45 ans, un rendez-vous incontournable de la musique classique et de la création contemporaine. Dans une interview pour la Matinale de France Musique, Nathalie Rappaport, directrice de Festival, résume sa vision du Festival : « Notre principe est d’actualiser la musique dite « du passé » par une confrontation avec un compositeur d’aujourd’hui. Il s’agit d’un festival généraliste qui s’adresse aux mélomanes, dans un lieu qui transcende les interprètes. L’idée est de faire venir les personnalités les plus connues de la scène internationale pour faire entendre des œuvres qui ne sont pas forcément jouées de façon régulière. »

Julia Fischer © Felix Broede
Julia Fischer
© Felix Broede
Effectivement, la présence des différentes formations de Radio France sous la direction de Myung-Whun Chung ou Daniele Gatti, de solistes tels qu’Edgar Moreau, Renaud Capuçon ou Ibrahim Maalouf est idéale pour faire venir le public le plus large, des amoureux de la musique au plus néophytes. Faire venir Julia Fischer est un des exemples les plus parfaits de ce principe. Cette jeune violoniste munichoise est depuis déjà quelques temps très recherchée par les plus grands chefs et les plus grands orchestres pour se produire en soliste, et le Festival lui accorde la scène pour deux concerts : un concert de musique de chambre pour un programme Schumann, Beethoven et Chostakovitch, et pour le concert de ce soir, le Concerto pour violon de Mendelssohn.

Le Concerto pour violon de Félix Mendelssohn (1844) est une œuvre liée à la jeunesse. Mendelssohn en a eu l’idée très tôt, et, comme il l’écrit à son ami Ferdinand David (le créateur de l’œuvre) : « je veux vous écrire un concerto pour violon. Le thème en mi mineur m’obsède et ne me laisse pas en paix. » L’histoire de ce concerto est celui d’un long accouchement, pourtant. Même si l’idée est une idée de jeunesse, il lui faut six ans pour compléter le manuscrit, avec l’aide technique de Ferdinand David. Il s’agit d’une œuvre liée à la jeunesse, non pas par sa facilité d’exécution, mais la fraîcheur des thèmes, les passages virtuoses qui mettent parfaitement en valeur les capacités techniques des jeunes violonistes. Ainsi, la deuxième création se fera sous les doigts de Joseph Joachim, âgé de quatorze ans, et qui ensuite deviendra un des violonistes européens les plus célèbres du XIXe siècle. Il y avait évidemment dans l’interprétation de Julia Fischer une énergie qui faisait oublier qu’il s’agit en fait d’un de ses concertos les plus joués. Il y avait même par instants un discret rubato qui indiquait un degré de possession, de liberté et de réappropriation de l’œuvre qu’il n’y a pas forcément dans ses premiers concerts avec ce concerto au programme. En réalité, il y avait sur scène ce côté magique qui existe quand l’œuvre est parfaitement connue et maîtrisée par les interprètes, quand l’œuvre parle d’elle-même et sans effort. Les gestes minimalistes de Myung-Whun Chung favorisent ces moments : il a su s’effacer pour laisser Julia Fischer faire son travail avec l’orchestre. Le mot « facile » reste pourtant désagréablement collé dans notre esprit, comme le tout premier thème au violon exposé dès les premières mesures : l’orchestre connaît le concerto par cœur et les intentions musicales, les différents reliefs de la partition, bien que parfaitement exécutés, tenaient plus de l’automatisme que du vrai engagement musical. En outre, l’adaptation de l’orchestre à la Basilique n’était pas toujours très bien réalisée : le lieu, bien que magnifique, demande à ce que la réalité acoustique soit prise en compte et les problèmes d’équilibre ponctuels entre les vents et les cordes nous ont montré qu’il aurait fallu se pencher un peu plus sur la question.

Julia Fischer nous a offert en bis la Sarabande en ré mineur tiré de la Seconde Partita de Jean-Sébastien Bach. Bach est évidemment le choix parfait après Mendelssohn, puisqu’il a été en partie redécouvert grâce à lui. Nous avons pu sentir une profonde affection pour ce répertoire de la part de Julia Fischer, qui a irisé sa Sarabande de silences contemplatifs, et la sobriété de son interprétation était de très bon ton.

La Quatrième Symphonie (1885), la dernière de ses symphonies, est le témoignage des inquiétudes du dernier Johannes Brahms. Il se confie au chef d’orchestre Hans von Bülow : « je me demande s’il y aura un public pour cette symphonie. J’ai bien peur qu’elle ne soit trop influencée par notre climat, dans lequel les cerises ne murissent jamais. » Cette Quatrième Symphonie est à bien des égards similaire au concerto qui l’a précédé : le thème, en mi mineur, n’attend pas plusieurs minutes d’introduction orchestrale pour se lancer dans la scansion de ses notes simples, évidentes et sans artifices mélodiques. Leonard Bernstein voyant dans le deuxième thème, contrastant, un étrange tango, ce qui le rend certainement identifiable. Le deuxième mouvement nous fait entendre un système de variations mélodiques magnifiques. C’est surtout le troisième mouvement qui a retenu l’attention du public ce soir. L’arrivée des trois timbales, du triangle et du piccolo a été la bienvenue, dans cette symphonie aux tempi un peu passifs, où la couleur orchestrale d’habitude pleine de relief sous la direction de Chung, a été un peu ternie par l’habitude de ce genre de répertoire.

Basilique Saint-Denis © G. Monico
Basilique Saint-Denis
© G. Monico

Julia Fischer et l’Orchestre Philharmonique de Radio-France ont donc effectivement été fabuleux, comme d’habitude. Il nous faut du neuf, maintenant. Il nous faut un répertoire qui puisse animer le visage de ces magnifiques musiciens. 

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