Entre la chanson douce de l’« Andantino » du Concerto pour violon n° 3 de Saint-Saëns et le Titan de Mahler, le grand écart semblait impossible. C’est pourtant ces contrastes qu’a voulu exploiter l’Orchestre National de France, dans un programme pensé comme une exploration des facettes du XIXe siècle. Le résultat : la direction de Neeme Järvi, d’une musicalité exemplaire, rehausse fort heureusement un Saint-Saëns quelque peu malmené par un violoniste trop plein d’ardeur.

Neeme Järvi © Simon van Boxtel
Neeme Järvi
© Simon van Boxtel

Le concert s’ouvre sur un climat mystérieux. Les couleurs cristallines des violons soulignent le thème menaçant des Hébrides, la célèbre ouverture de Mendelssohn. Il apparaît rapidement que le beau son très homogène des pupitres de l’Orchestre National de France sera la clé de voûte de la soirée. Si la direction minimaliste de Neeme Järvi, qui choisit de ne pas constamment battre la mesure, ne suffit pas à guider précisément les cordes lorsqu’elles accompagnent les cuivres, elle met en valeur les nombreux contrastes et les attaques fortepiano de la partition. Seul regret : la flûte, légèrement trop haute, ternit la conclusion poétique de la pièce.

L’entrée du jeune violoniste In Mo Yang met un terme assez brutal à cette atmosphère méditative. Le soliste semble avoir choisi pour le concerto de Saint-Saëns une interprétation toute en force et en virtuosité. Dès les premières notes, les attaques sont assénées, comme pour souligner les difficiles sauts d’intervalle qu’exige la partition, et le tempo plutôt ambitieux, ce qui n’empêche pas l’interprète d’exécuter les traits avec une technique remarquable. Quel dommage que le son soit dur, avec des craquements au moindre forte, et le discours si violent ! Dans les phrases chantées, le legato imparfait crée de curieux trous d’air, et le vibrato, toujours rapide, rend les différents thèmes également nerveux. Le rubato anxieux, voire précipité, entretenu par le soliste dans l’« Andantino », confère au mouvement un air de romantisme excessivement fiévreux. Le finale convient mieux à In Mo Yang, avec son introduction pleine de panache sur la corde de sol. Mais une certaine précipitation persiste, qui entraîne avec elle l’orchestre, dont les pupitres de cordes se décalent dangereusement. Heureusement, le trait conclusif, qui met en valeur la virtuosité gracieuse du soliste et les vents malicieux de l’orchestre, conquiert le public. En bis, le Caprice n° 24 de Paganini éblouit par la technique impressionnante de son exécution.

Après ce Saint-Saëns explosif, on aspire à davantage de subtilité dans la Symphonie n° 1 de Mahler. Or c’est justement ce qu’offre Neeme Järvi, avec une lecture qui ne ressemble à aucune autre. Dès le « Langsam, Schleppend », le tempo, d’abord assez allant, surprend sans entraver les cordes dans leur phrasé, toujours souple, tandis que le deuxième thème, encore plus lent que la majeure partie des interprétations, installe une atmosphère féérique, servie par un magnifique solo de flûte. L’atmosphère faussement enjouée du « Kräftig bewegt » se révèle peu à peu tendue, avec des accents très vifs. Le tempo changeant oblige l’orchestre à suivre les moindres mouvements du chef, ce qui n’empêche pas de légers décalages entre vents et cordes dans les fins de phrase. Cette tension atteint toutefois son paroxysme dans un troisième mouvement terrible de calme et de retenue. Du solo grinçant, sans vibrato ou presque, de la contrebasse, à celui du hautbois, très vibré et nasal, le premier thème distille un climat menaçant, qui contraste avec un passage majeur sublime de poésie, où les cordes pianissimo forment un écrin pour un basson noble. Le retour à la mélopée initiale n’en est que plus effrayant, avec des solos très incisifs qui annoncent l’énergie du « Stürmisch bewegt ». A côté de cuivres brillants qui semblent annoncer le Jugement dernier, on découvre des piano saisissants lorsque les trompettes jouent en sourdine. Le retour du thème du premier mouvement, senza vibrato, aux cordes, rappelle une dernière fois l’anxiété qui sous-tend cette interprétation, avant l’explosion des cuivres qui conclut la symphonie. Extatique, Järvi fait se lever les cornistes qui achèvent la pièce debout, renforçant encore l’atmosphère de triomphe déjà palpable. Le chef exige d’un geste de la main des applaudissements pour son orchestre, mais c’est inutile : le public est bel et bien conquis.

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