Le coup d’archet de Julien Chauvin est vigoureux quand il lance le premier mouvement de la symphonie dite « La Reine de France » de Joseph Haydn (HOB I : 85). L’Adagio-Vivace met presque immédiatement en valeur le délicieux hautbois, langoureux dans son lyrisme. La Romance, deuxième mouvement qui lui succède, a été le préféré de Marie-Antoinette et le thème élégant qui est le sien, où chant des premiers violons et contre-chant des seconds dialoguent, donnerait à penser aux primes séductions, même sans son titre éloquent.

Sandrine Piau © Sandrine Expilly / Naïve
Sandrine Piau
© Sandrine Expilly / Naïve

Puis, la reine semble paraître en personne, et, à vrai dire, si Sandrine Piau était la souveraine, on retournerait à la monarchie sans hésitation. Son autorité et élégance naturelles sont mises en valeur par sa robe en soie sauvage moirée vert et marron qui, tout en répondant aux piliers en marbre de la Chapelle de la Trinité, lui confère un hiératisme étonnant. Elle ne semble presque pas respirer, son port de tête est noble quand elle fait siennes les mots d’Aminta dans le Rè Pastore de Mozart. Cette voix, c’est simplement la classe, une maîtrise absolue, et le public est suspendu à ses lèvres. Qu’importe que l’orchestre déploie un tapis sonore des plus subtilement tissés à ses pieds, on ne voit et n’entend plus que la soliste qui s’y meut, effleurant à peine le sol de sa voix non légère mais dont la puissance est domptée, savamment dosée pour correspondre à la constance amoureuse du personnage qu’elle incarne.

Même l’orchestre l’applaudit dès ce moment, elle arrache une larme à une violoniste, mais l’attendrissement laisse vite la place à la tempête que déchaîne l’Allegro de la Symphonie op. 12 n° 4 en ut mineur d’Henri-Joseph Rigel. Dans l’air de concert issu de Didone abbandonata de Guiseppe Sarti, les cordes sortent les poignards dans les violents coups qui précipitent la mort de la reine de Carthage, et le splendide duo de hautbois et de basson dit la même douleur que les appogiatures de Sandrine Piau, qui se frotte presque voluptueusement contre les cordes, tendues comme sur un fil de rasoir. Juste entrecoupé par le Presto de Rigel à l’orchestre, vindicatif et contrarié, le pathos s’amplifie encore avec l’air de Pamina dans la Flûte enchantée : sa déception amoureuse («Ach ich fühl’s, es ist verschwunden ! ewig hin der Liebe Glück ! ») culmine dans la vocalise qui porte précisément sur Herz, le « cœur ».

Les deux derniers mouvements de Haydn montrent à nouveau l’excellente entente du Concert de la Loge Olympique : ce petit orchestre à la qualité de chambriste s’entend, s’observe, réagit instinctivement sur les propositions mutuelles : le clin d’œil entre un deuxième violon et les altos est plein de complicité, de joie de jouer ensemble. Les mordants tantôt lourés, tantôt poids de plume du Menuetto-Allegretto, puis l’emportement collectif dans le Presto, en sont le témoignage.

Quand revient Sandrine Piau avec l’air de Diana dans Endiomione de Johann Christian Bach, l’un des meilleurs moments du concert, on assiste à une émulation très belle et très humble entre la soprano et la co-soliste Tami Krausz à la flûte. Pépiement d’oiseaux et de voix alternent, cohabitent, se portent mutuellement plus loin, et la simplicité avec laquelle le grand soprano félicite sa partenaire virtuose est signe d’une authentique gentillesse et générosité dans ce partage joyeux.

Julien Chauvin, mélancolique et amoureux dans le subtile Andante moderato du Concerto pour violon op. 5, n° 1 du Chevalier de Saint-Georges, prouve que non seulement il est un excellent chef d’ensemble, mais aussi un soliste exquis. Un air de concert de Mithridiate, œuvre de jeunesse mozartienne, clôt le programme officiel, dans une colère qui laissera place à deux bis, l’un baroque, « Ho perduto » , puis le classique « Nehmt meinen Dank, ihr holden Götter » de Mozart.

Bilan d’une soirée mémorable : le Concert de la Loge Olympique version 2.0, constitué à l’instigation de Julien Chauvin en début d’année seulement, s’est révélé un nouvel acteur majeur sur la jeune scène baroque. Sa collaboration avec Sandrine Piau est un triomphe. Riche en relief, en nuances, en subtilités, l’orchestre ; monumentale, irréprochable, touchante et splendide dans son art de produire le son, la soliste, dont les aigus ressemblent à l’art des souffleurs de verre : soutenu par un legato délicat et ferme, évoluant vers des circonvolutions et une richesse harmonique d’une élégance brillante, sans affection.

Les dernières paroles chantées – « … bleibt immerdar mein Herz bei euch »/« … mon cœur restera pour toujours avec vous » – en appellent à un profond merci, et à une réplique : « Et réciproquement, chers Sandrine, Julien, les Olympiens. »