« Quand la danse se fait offrande »…  Ce ne sont pas des ballets que la compagnie japonaise Sankai Juku présente au public, pas à proprement parler ; les valeurs de la troupe sont à l’exact opposé de celles associées au divertissement. Chaque représentation est une expérience unique, comparable à un moment de méditation, une séance d’hypnose, un voyage initiatique, une incantation ésotérique, un profond bouleversement de l’âme. Collaborant avec le Théâtre de la Ville depuis plus d’une trentaine d’années, le fondateur et directeur de la compagnie, Ushio Amagatsu, a chorégraphié pour le quarantième anniversaire de Sankai Juku un spectacle intitulé Meguri (terme qui évoque un mouvement circulaire, un cycle), sous-titré « Exubérance marine, tranquillité terrestre ». Une véritable offrande visuelle et spirituelle, à la beauté ineffable, à l’intensité désarmante.

© Sankai Juku
© Sankai Juku

Meguri est une œuvre qui relève plus de la poésie que de la danse, comme toutes les autres créations d’Ushio Amagatsu. La force du spectacle est sans équivalent, associant ancrage absolu dans le présent de la représentation et libération d’un imaginaire nourri d’histoire et de culture. Le public est confronté à une proposition scénique à la fois épurée, remarquablement sobre, extrêmement pudique, et chargée en émotion, en expressivité, en évocations. Il est impossible de rester indifférent face à un tel type de danse : certains spectateurs décident de quitter la salle, parfois par exaspération et manque de patience, parfois à cause du malaise qu’ils sentent s’installer en eux et qu’ils ne sentent pas en mesure de supporter. L’immense majorité des spectateurs est captivée. Sept tableaux se succèdent, près de deux heures de tension sans pause ; on sent un léger relâchement dans la salle aux deux tiers du spectacle, mais il est passager.

Le sous-titre « Exubérance marine, tranquillité terrestre » prend sens très rapidement – il fait d’ailleurs écho au nom de la compagnie, qui signifie « l’atelier de la montagne et de la mer ». Ce sont les quatre éléments qui constituent l’inspiration fondamentale du chorégraphe. La première partie (« Voix du lointain ») est confiée à un seul homme ; dans une semi-pénombre, il commence à envoûter délicatement le regard des spectateurs, avec ses gestes très lents, très calmes, empruntés à la tradition japonaise du butô. Pour ceux qui ne connaissent pas Sankai Juku, il y a de quoi être impressionné : la compagnie est constituée d’hommes uniquement, tous chauves, vêtus de longues jupes claires parfois parcourues par une bande de couleur, aux torses nus poudrés de blanc, portant des boucles d’oreille pendantes. Dans le deuxième tableau, dont le nom est en soi évocateur (« Métamorphoses au fond des mers »), quatre hommes sont au centre de la scène, sur le dos ; ils bougent souplement leurs jambes, leurs bras, leurs pieds, leurs mains, comme bercés doucement par les flots, et semblent véritablement incarner des algues ou des coraux – l’effet est troublant. La mer devient piscine dans le troisième tableau (« Deux surfaces »), grâce à un jeu de lumière qui donne l’illusion que le centre de la scène est aqueux (il est bleu et entouré par trois « passerelles » sur lesquelles se tiennent les trois danseurs). Les changements de lumières sont saisissants et contribuent à forger une atmosphère pour chaque tableau. Dans le quatrième (« Présage – Quiétude – Vibration »), c’est dans un espace coloré en rouge que les quatre danseurs évoluent, avec plus de vivacité, avec plus de fébrilité, au point de devenir des sortes de zombies secoués de tremblements, terrifiants…en référence, peut-être, au traumatisme d’Hiroshima. Dans « Forêt de fossiles » (cinquième tableau), les lumières vertes inspirent aux trois danseurs des mouvements gracieux et saccadés, ainsi que des soubresauts suivis de courses, sur une musique électronique par moments très angoissante (rappelant celles de Thom Willems), avec le retentissement récurrent de sirènes.

Après le solo d’Amagatsu (« Trame », tableau 6), ombre se détachant sur un fond de lumière destiné à mettre en valeur le magnifique décor de Roshi (un mur de bronze où sont gravées des plantes aquatiques), le septième tableau récapitule l’ensemble de ce qui précède et conclut le spectacle. Les lumières ne sont pas le seul effet qui accentue la gestuelle quasi mystique des danseurs : il y a aussi les mouvements discrets du décor, le tournoiement perpétuel d’une vasque emplie d’eau (parfois près du sol et parfois en hauteur), la récurrence de certains gestes remarquables, stupéfiants (bouche ouverte tendue vers le public, rotation avec la tête baissée et les bras écartés, ouverture mimée d’une porte, sauts dirigés vers le sol et non vers le haut…). Bien évidemment, l’esthétique du spectacle se suffit à elle-même, et il n’est nullement exigé d’interpréter la composition de ces tableaux, de leur donner une signification métaphysique. Mais interprétation ou pas, on est absolument transportés, du début à la fin, et on sort de Meguri irrémédiablement transformés.