Créé en 2006 par la soprano Caroline Mutel et le claveciniste Sébastien d’Hérin, l'ensemble Les Nouveaux Caractères se place dans la lignée des formations jouant sur instruments anciens. Pour ce programme particulièrement bien conçu, ils réunissent une trentaine d’instrumentistes et vingt chanteurs. La soirée s’ouvre avec l’Ode funèbre maçonnique KV 477, composée par Mozart en juillet 1785 à la mémoire de deux frères maçons. La tonalité d’ut mineur confère dès les premières mesures un sentiment de grandeur à la pièce qui se déploie comme une vaste élégie. Si les bois sont quelque peu à la peine dans les premières attaques, l’orchestre se montre immédiatement au diapason de cette œuvre sombre et répond avec vigueur et panache aux sollicitations de son chef.

Karine Deshayes © Aymeric Giraudel
Karine Deshayes
© Aymeric Giraudel
Né en 1734, Gossec, qui fut le professeur de Mozart lorsque celui-ci vint à Paris, commença sa carrière sous Rameau et mourut en 1829 alors que Wagner écrivait ses premières œuvres. Cette exceptionnelle longévité lui permit d’écrire de nombreuses pièces, pratiquement toutes oubliées aujourd’hui à l’exception de ce Requiem, que Berlioz admira tant. Celui-ci s’en inspirera d’ailleurs pour sa propre Messe des morts, en reprenant en particulier les éclatantes fanfares du Tuba Mirum. Malheureusement donnée ce soir uniquement par extraits du fait de sa longueur, cette Messe des morts fut écrite en 1760, soit trente ans avant celle de Mozart. Elle enchaîne des parties relativement courtes, selon une rhétorique traditionnelle où les chœurs sont intercalés de passages solistes, et laisse entrevoir une inspiration très italienne. On notera d’ailleurs la citation quasi littérale du Stabat mater de Pergolèse dans le Lacrimosa, remarquablement interprétée par Karine Deshayes, dont le timbre chaud habite avec plénitude cette déploration, toujours à l’écoute de la soprano Caroline Mutel. En outre, les couleurs déployées par les musiciens des Nouveaux Caractères conviennent ici parfaitement à l’œuvre, même si on regrette, dès l’entrée du chœur, un léger déséquilibre entre les chanteurs et l’orchestre, ce dernier occupant le premier plan sonore et noyant trop souvent la polyphonie vocale pourtant fort belle. On saluera enfin la prestation des cuivres, particulièrement justes, dans le Tuba mirum.

C’est après la pause que le public peut entendre la pièce principale du programme, le célèbre Requiem de Mozart. Si l’œuvre est si souvent à l’affiche des concerts, elle ne pose pas moins de multiples questions aux interprètes notamment parce qu’elle fut laissée inachevée par son auteur. Faut-il opter pour la version de Süssmayr, traditionnellement utilisée, ou adopter une approche musicologique en « épurant » cette dernière, comme l’a fait récemment, et avec succès, Leonardo Garcia Alarcon. Ce soir, Sébastien D’Hérin choisit la première proposition, se plaçant dans le sillage des interprétations traditionnelles. Mais le chef conçoit l’œuvre dans une sorte d’urgence permanente qui l’incline à choisir pour la majorité des mouvements des tempi extrêmement rapides.

Sébastien d'Hérin © Cédric Roulliat
Sébastien d'Hérin
© Cédric Roulliat
Ce sentiment s’impose dès les premières mesures de l’Introit, pris plutôt allant et manquant sans doute de mystère et de deuil. Là encore, on perçoit un déséquilibre entre le chœur et l’orchestre, gommant l’articulation du texte. Dans le Kyrie, pris très vite, la direction du chef atténue fortement les dynamiques et les plans vocaux, pourtant essentiels dans cette double fugue, sentiment que l’on retrouve dans le Dies Irae, joué en permanence forte par un orchestre couvrant un chœur laissé un peu à lui-même. Le même phénomène se reproduira également dans tous les grands mouvements de la fin : dans le Rex tremendae, Sébastien d’Hérin opte pour des rythmes très serrés, accentuant avec justesse le caractère lullyste de la pièce, mais le tempo est peut-être légèrement trop rapide, générant plusieurs décalages entre les voix et les instruments. Dans le Confutatis, les cuivres couvrent les entrées des basses et des ténors, tandis que dans le Lacrimosa, on perd la progression en crescendo menant au lumineux ré majeur final. C’est seulement dans les mouvements finaux, en particulier dans l’Agnus Dei que Sébastien d’Hérin offre à son chœur la place qu’il mérite, le mettant enfin au premier plan et lui offrant toute la respiration nécessaire. Quant aux quatre solistes, si aucun ne démérite, on saluera la prestation pleine de noblesse de la basse Nicolas Courjal et la voix si chaleureuse de Karine Deshayes qui fait, comme toujours, merveille.

Ces quelques réserves ne doivent pas faire oublier qu’avec un tel concert, les Nouveaux Caractères démontrent leur indéniable talent et leur maîtrise des instruments anciens, offrant une riche palette de couleurs savoureuses qui convient parfaitement au répertoire du second XVIIIe siècle, montrant ainsi clairement la filiation de ce dernier avec la musique baroque. Mozart, fils de Gossec, petit-fils de Rameau donc, finalement si Versaillais. Avec un tel concert, cela devient une évidence.

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