L’Orchestre National du Capitole de Toulouse proposait une soirée entièrement dédiée à la musique russe du début du XXème siècle. Si le public de la Halle est désormais habitué des grands noms des compositeurs de l’Europe centrale et de l’Est, le programme de ce soir promettait des découvertes certaines. Outre Petrouchka de l’exilé Igor Stravinski, étaient également à l’affiche deux œuvres des compositeurs « officiels » du régime soviétique, Dimitri Kabalevski et Aram Khatchaturian.

L’œuvre de Kabalevski choisie était l’ouverture de Colas Breugnon, opéra composé en 1937 et inspiré du roman de Romain Rolland. La très courte ouverture annonce le caractère monumental de la soirée, notamment en affichant un effectif sans doute record, avec notamment 7 percussionnistes et 8 contrebasses. Affichant un sens du rythme et une frénésie caractéristiques du compositeur, l’œuvre est dirigée avec un maximum de contrôle par T. Sokhiev, maîtrisant les salves des nuances, des pianissimo aux éclats de cymbales fortissimo. Les apprentis pianistes familiers du Clown (no. 20 opus 29) sauront retrouver l’humour présent dans toutes les œuvres du compositeur russe avec une envolée finale du Presto qui trompe à plusieurs reprises l’auditeur avant de céder l’ultime note de musique.

Sergey Khachatryan © Marco Borggreve
Sergey Khachatryan
© Marco Borggreve
L’effectif se réduit avant d’aborder la seconde pièce de la soirée : le Concerto pour violon en ré mineur du compositeur arménien Aram Khatchaturian, généralement plus connu pour sa fameuse Danse des sabres. Qui de mieux placé que le virtuose arménien Sergueï Khatchatryan, lauréat du Concours Jean Sibélius en 2000 et familier de l’ONCT, pour exécuter ce concerto relativement méconnu. Dès l’Allegro con fermezza, S. Khatchatryan fait preuve d’une technique et d’un dynamisme remarquables, maniant avec dextérité un spiccato diabolique qui ne masque pas moins l’aspect populaire du thème. Le hautbois mélancolique prend le relais. À l’image du soliste, toutes les cordes développent un vibrato extrêmement lyrique, en particulier les violoncelles. T. Sokhiev demande aux cuivres plus de discrétion pour laisser entendre le soliste qui se place sans forcer toujours à peine au-dessus de l’orchestre, quelle que soit la nuance. Les instants de cadence du virtuose, en quasi partita, sont captivants tant le jeu lyrique et la technique des doubles cordes sont maîtrisés. Puis la mécanique, le roulement de l’orchestre, laissant une ambiance presque industrielle, marque son retour, entrecoupée de brefs instants lyriques. Le basson puis la clarinette, doublés par des trémolos aux cordes introduisent mystérieusement le second mouvement Andante Sostenuto, construit sur un balancement lancinant entre dominante et tonique marqué par les basses, et résonnant dans tout l’orchestre d’une harmonie sans cesse enrichie, parfois aux accents jazz. Le motif thématique revient sans cesse, mais toujours varié, dans un jeu de couleurs tout debussyste. Le troisième mouvement Allegro vivace permet une célérité rythmique encore plus marquée que celle du premier mouvement. T. Sokhiev demande à nouveau à l’orchestre un peu moins d’enthousiasme et rend à merveille le clin d’œil final aux nombreux rajouts de Khatchaturian.

S. Khatchatryan transforme le moment du rappel en pensée pour le centenaire du génocide de son pays, exécutant pour l’occasion un morceau traditionnel arménien « Karum which means great ». L’effet est saisissant et grave. La Halle vit un des rares moments où la musique s’empare d’une pensée tout à la fois politique et actuelle. Le virtuose est acclamé avec mérite.

L’orchestre grandit une nouvelle fois (piano, célesta, duo de harpes) pour la dernière pièce de la soirée, les scènes burlesques en quatre tableaux de Petrouchka d’I. Stravinski. On retrouve ici, leitmotiv de la soirée, la frénésie rythmique d’une musique fondamentalement populaire, par moment revêtue d’un aspect comique. L'étonnant deuxième numéro (Chez Petrouchka) donne la part belle au tuba, alternant avec les pizzicatti et les flûtes accompagnées par le piano. Certains passages en polyrythmie déstabilisent l’auditoire, mais pour un temps très court, retombant très rapidement sur des soli, notamment de hautbois, et amenant des passages monumentaux avec tout l’orchestre à l’unisson.