C’est dans le magnifique aplat de cordes diaphanes de la scène des grues de Kuolema de Jean Sibelius que débutait ce concert au Victoria Hall de la série « Les Grands Interprètes ».

Rafal Blechacz © Felix Broede/Deutsche Grammophon
Rafal Blechacz
© Felix Broede/Deutsche Grammophon

Délicieusement épurées, les cordes de l’Amsterdam Sinfonietta, dirigées par Candida Thompson, Konzertmeisterin de l’ensemble, ont offert une bien belle entrée en matière avec les déchirants appels des deux clarinettes en galerie : effet garanti.

C’est avec le fameux concerto 23 de W.A. Mozart que nous eûmes le plaisir de la rencontre avec le merveilleux pianiste de ce soir : Rafal Blechacz. Son nom est à retenir, le talent n’attend pas les années : son jeu était nuancé, son touché subtil et son sens de l’équilibre ont fait merveille dans un Mozart que tout le monde a dans l’oreille. Les vents placés autour du pianiste ont été particulièrement mis en valeur dans cet écrin de cordes distinguées, mais néanmoins racées, dans une belle palette de dynamiques.

Rafael Blechacz a su ourler la cadence, aux réminiscences beethovéniennes, de fin de premier mouvement, d’une grande justesse de ton. Un son élégant et subtil - mais néanmoins charpenté et sans affectation - a touché au divin en bien des moments… Cors et clarinettes ont sublimé le mouvement lent d’une délicatesse incroyable, les phrasés du pianiste relevant le caractère « clair de lune » et tant nostalgique de cette musique des sphères.

Le troisième mouvement, plein d’allant, aura peut-être souffert çà et là d’une verdeur d’attaque des premiers violons, mais ceci n’est qu’un détail : le bonheur fut complet dans un concerto révélé dans une pure musicalité, sans affectation ni maniérisme, ce qui n’est pas forcément évident avec un tube du répertoire.

Même si le concerto fut splendide, c’est certainement dans les deux Chopin, donnés en guise de bis, que l’émotion suscitée atteignit son paroxysme. On pense à ce moment que ce pianiste, si ressemblant au compositeur, a certainement de par ses origines un accès privilégié à l’âme de cette musique. Bien des mélomanes ont dû penser à Rubinstein en écoutant ce fin musicien. 

Pelimannit d’Einojuhani Rautavaara, compositeur finlandais né en 1928, a proposé un intermède plein d’ardeur et d’une modernité réjouissante avec cette suite pour cordes. Les motifs du «Klockar Samuel Dilkstrom » en font une musique très descriptive, dont on sent l’énergie bouillonnante et la richesse d’une culture aux confins de l’Europe, si proche de la Russie et si riche de métissages. « Hypyt », telle une transe incantatoire, clôt cette œuvre de manière brillante et souriante.

C’est avec le quatuor à cordes n°1 d’Edvard Grieg que nous pûmes goûter à la cohésion et à la véhémence du discours de l'Amsterdam Sinfonietta. Le romantisme exacerbé du compositeur, sa capacité à générer des images, tout concourt à l’émerveillement de sa musique. L’entrée noire et dense nous mit aussitôt dans l'ambiance par l’âpreté et l’urgence du propos de ce groupe.

Certains passages font penser aux moments plus folkloriques de Peer Gynt, notamment le passage avec les filles des pâturages, d’autres sont beaucoup plus introvertis, comme ceux révélés par les interventions si musicales de la violoncelliste solo.

Ruisseau grondant après l’orage, telle une danse incantatoire, le final maestoso a montré que l’implication de tous, à un si haut niveau, emporte l’enthousiasme du public. La justesse de ton, le son coupant comme un sabre de l’Amsterdam Sinfonietta est à l’image de la « Kremerata Baltica » de Gidon Kremer : un émerveillement des sens et un voyage unique.