De gauche à droite, sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées aux deux tiers plein, une table juponnée de noir, sur laquelle on aperçoit une bouteille d'eau, un verre, puis un queue de concert Steinway and Sons au bout duquel est placé un piano droit, couvercle retiré, puis, un peu au fond, des chaises, un portant pour habits, un projecteur et un grand écran... peut-être oublie-t-on quelques accessoires... Le récital de Simon Ghraichy ne s'annonce pas comme une soirée ordinaire. Il sera partagé entre une première partie classique et une seconde partie très « théâtre musical », comme on pouvait en voir au Festival d'Avignon des années 1970, avec techniciens de plateau-figurants, acteurs, une danseuse, projection de films, d'images fixes, de symboles pendant que le pianiste joue et même parle.

Simon Ghraichy © Antonin AM
Simon Ghraichy
© Antonin AM

Le programme lui-même n'est pas anodin : ouvrir avec les Variations sur un thème de Beethoven WoO 31, de Schumann, n'est pas très démagogue. Cette œuvre seulement publiée en 1976 a été écartée par Clara Schumann de l'édition des œuvres de son mari. Ces exercices en forme de variations cachent de grandes beautés harmoniques que Simon Ghraichy peine à faire entendre dans leur plénitude, malgré quelques moments magiques dont le commencement joué pianissimo avec une intensité d'autant plus belle que la sonorité qu'il tire du piano est comme voilée.

Poursuivre avec l'Humoresque n'est pas davantage aller vers la facilité. Ce chef-d'œuvre est difficile en raison de son caractère mutant sans cesse d'une humeur à une autre, d'un humour joyeux à de sombres tourments, sans que jamais le compositeur ne laisse le temps au pianiste de se préparer, le contraignant à des fulgurances jamais annoncées. Simon Ghraichy n'arrive pas à dominer ce discours. Ses idées, pas toutes bonnes, sont éjointées par une technique pianistique qui prive son jeu de l'éloquence hallucinatoire et poétique attendue. Il a beau faire des octava bassa, son piano sonne petit : ses doigts n'ont ni la vélocité voulue ni l'incrustation dans le clavier qui donnerait de la densité à une sonorité mince, pas dure mais pauvre. Ce ne sont pas fautes et dérapages qui gênent, car ils sont la marque d'un engagement réel et sincère du pianiste, mais bien une technique pianistique pas maîtrisée et en mauvais état : j'ai entendu Ghraichy, en tant que membre du jury du Concours international de Rio de Janeiro, il y a quelques années, et n'ai pas reconnu les qualités réelles de son jeu.

Arrive la partie « théâtre musical » d'un récital qui se mue en une suite de petites scènes reliées par des interludes musicaux très brefs, délivrés par des enceintes de sonorisation. L'idée est loin d'être mauvaise mais, à mesure que défilent les morceaux de musique joués par Ghraichy, que surgissent les projections et les figurants, un sentiment se fait jour. Il faudrait un vrai metteur en scène pour mettre en œuvre un tel projet, il faudrait aussi un pianiste dont le jeu aimante l'attention, la retienne en chaque instant. Une sorte de Friedrich Gulda. Or il semble que notre héros évite d'affronter le public dans la nudité du récital de piano, ce moment dont Maria João Pires disait il y a trente ans, à la veille de son retour après une maladie psychosomatique, qu'il fallait pouvoir oser se mettre nu, accepter d'être à la merci de tout, d'une façon quasi sacrificielle. Ghraichy se cache derrière ces artifices scéniques et un costume plus conventionnel encore que le frac, un décorum et une agitation scénique qui ne l'aident pas à se concentrer. Du coup, pas une pièce n'est seulement bien jouée, et bien sûr pas Islamey de Balakirev savonnée, jouée en pointillés.

Entre l'étrangement schubertienne « Chanson de la folle au bord de la mer » de Charles Valentin Alkan et la « Romance à l'étoile » du Tannhäuser de Wagner transcrit par Franz Liszt, Ghraichy a fort intelligemment glissé Alfonsina y el mar, une chanson de Felix Luna sur une musique d'Ariel Ramirez. Composée en hommage à Alfonsina Storni, poétesse féministe qui s'est suicidée en 1938 en se noyant dans la mer à Mar del Plata, « la » station balnéaire près de Buenos Aires. Tirée de la cantate Mujeres argentinas qui rend hommage à sept autres grandes figures féminines, cette chanson est entrée dans l'inconscient collectif des Argentins depuis que Mercedes Sosa l'a enregistrée en 1969, quelques années avant d'être contrainte à l'exil, à Paris puis à Barcelone, par la dictature militaire. La version chant-piano d'Alfonsina est parfaite. Il n'est même pas besoin de lui rajouter la ligne mélodique : un soir, il y a près de trente ans, Ariel Ramirez la joua sur le piano du bar de la Closerie des Lilas. En trois accords, il avait fait cesser discussions et bruit de verres, puis fait venir autour du piano ce public aimanté par cette musique sans parole, inconnue de lui et immédiatement familière, et par la sonorité profonde et éloquente du compositeur de la Missa Criola. Simon Ghraichy croit devoir jouer cette mélodie à la façon des grands virtuoses romantiques pour toucher le public, ajoutant des traits volubiles et des accords grandiloquents, là où le cheminement harmonique et mélodique doit laisser place au rêve. C'est une erreur.

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