Quand l'orchestre s'élague... le répertoire suit ! C'est en quelque sorte le credo de cette soirée, dédiée à de grandes œuvres pour orchestre arrangées pour orchestre de chambre. Cette démarche revêt un intérêt triple : diffusion auprès du public, auprès des musiciens, et intérêt artistique. Outre décloisonner les œuvres des grands temples de la musique en permettant leur exécution dans des lieux plus modestes, l'arrangement pour orchestre de chambre permet un autre éclairage : plus intime, il oblige à repenser les alliages de timbre et les dynamiques. Au programme de cette soirée, une création de la compositrice hollandaise Marlijn Helder suivi du fameux 2e Concerto pour piano de Rachmaninov avec au piano et à la plume d'arrangeur Christophe Simonet, et pour terminer la Mer de Debussy, dans la version de Marlijn Helder. 

Pascal Rophé © B. Ealovega
Pascal Rophé
© B. Ealovega
Spring Rain est une pièce où la nature joue un rôle crucial. Sur un grondement inquiétant, l'éclat d'une trompette jaillit comme une gerbe, tandis que les cordes viennent élargir le propos, l'amenant dans un registre plus lumineux. Le lyrisme du cor suggère l'espace : un paysage semble sourdre, pluvieux et solennel, comme un fjord norvégien. La nature est ici romantique et exaltée, servie par une écriture qui met en valeur tous les solos. L'orchestre ici n'est composé que d'une section de cordes et d'un quintette à vents, point de percussions.

Dans les accords énigmatiques qui ouvrent le Concerto, le pianiste montre une certaine timidité ; le son ne sort pas avec tout le mystère qu'on a pu entendre dans cette introduction. Dès l'entrée de l'orchestre, le propos s'avère d'une grande fluidité, témoignant d'une inertie réduite par rapport à la version d'origine. L'arrangement pour orchestre de chambre oblige à un allégement, à une économie des effets. Proposition à double tranchant : ce que l'œuvre gagne en limpidité, elle le perd en exaltation. En l'absence de percussions, et avec un pupitre de cuivre réduit à une trompette, un trombone basse et un cor, les dynamiques sont nécessairement moins marquées. Dans les sections passionnées, l'ardeur si particulière à ce concerto ne peut se déployer complètement. L'arrangement de Christophe Simonet, bien que fidèle à l'original, manque parfois d'amplitude, conduisant à un certain statisme local. Mais ce statisme vient d'un défaut de contrastes et de moyens, non pas d'une faiblesse de mouvement global ni de vision d'ensemble. Au contraire, la limpidité assure une unité au concerto, elle permet d'en saisir une vision englobante. Le jeu de Christophe Simonet ira dans le sens de cette clarté, comme son arrangement ; jeu toujours articulé, où tout est maîtrisé et dosé, sans mouvements superflus, à l'image de la direction de Pascal Rophé, nette et efficace. C'est dans l'Adagio que l'allègement orchestral prend toute sa mesure. L'économie de moyens permet alors d'atteindre à une épure qui rend la musique d'autant plus touchante, pleine d'une sérénité inébranlable. L'Allegro vient malgré tout rompre ce calme plat, avec un orchestre et un pianiste remarquables dans leur unité et leur synchronisation.

Christophe Simonet, à force de viser la clarté, en vient à manquer de hiérarchisation, notamment dans ses plans sonores. Et quand bien même les phrasés sont remarquablement bien menés. La fluidité et la maîtrise technique auraient pu être prétexte à une plus grande prise de risque, tant de la part du pianiste que du chef. C'est peut-être ce qui a le plus manqué à ce concert, et ce qui aurait sans-doute pu pallier l'allègement des effets orchestraux.

Après Rachmaninov, Debussy, et son œuvre orchestrale La Mer. La problématique est ici différente : il s'agit avant tout d'un travail sur les timbres. Travail qui nécessite de la part de l'arrangeur une grande connaissance de l'écriture pour orchestre, ce que Marlijn Helder possède assurément. Musique évocatrice par excellence, musique des impressions, des sensations, qui convoque l'imagination pour l'amener sur une mer aux mille visages. L'orchestre fait là-aussi preuve d'une grande maîtrise, notamment des coups d'archets intelligemment menés. Si les images évoquées diffèrent de la version originale, elles ne perdent pas pour autant de leur acuité et de leur foisonnement. Si l'on ne peut que louer la démarche visant à arranger des grandes œuvres pour orchestre de chambre, il semble qu'elle ne soit pas pertinente pour toutes les œuvres et ne sied pas, en particulier, aux grands concertos romantiques.