Royal, Sir Antonio Pappano ne cesse pas de l’être quand il quitte l’opéra et Covent Garden. À la tête de l’Orchestra dell'Accademia Nazionale di Santa Cecilia, il dirige ici, avec Rossini et Tchaïkovski, deux panneaux du triptyque romain d’Ottorino Respighi, Les Fontaines de Rome et Les Pins de Rome, créé par la même formation voilà un siècle environ. La silhouette du chef italien est peut-être débonnaire. Mais c’est une énergie musicale explosive, en même temps qu’intensément poétique, qu’il projette autour de lui. La musique lui ruisselle des doigts. Cela seul suffirait à faire de cette soirée un bonheur sans mélange, à l’image des premiers accords de l’Ouverture du Siège de Corinthe : un déferlement d’énergie, en tutti brillants, explosifs et joyeux.

Sir Antonio Pappano © Musacchio Ianniello | Emi Classics
Sir Antonio Pappano
© Musacchio Ianniello | Emi Classics

Dans le Concerto pour piano n° 1 de Tchaïkovski, Yuja Wang au piano déçoit quelque peu. Juchée sur de spectaculaires talons dans sa robe bleu électrique, l’artiste chinoise n’est pas sans ressembler à un produit phare. Certes son agilité, son aisance, sa précision en imposent. Le toucher est aussi acéré qu’assuré, ou encore écrasant de puissance physique. Scharf, dirait-on en allemand : l’éclat affûté d’une lame de couteau. Mais dans Tchaïkovski, cela vous a des airs de Sainte Russie éclairée au néon, au détriment du récit qu’est ce concerto de longue haleine. L’effet nuit à la perception de l’architecture et saupoudre toutes les lignes d’une certaine fadeur. Malgré l’efficacité virtuose, on éprouve un malaise à sentir davantage la démonstration de moyens que le service de la musique. On la préfère dans les passages piano de l’Andantino semplice, où le jeu sait se tempérer et s’adoucir. Admirable est l’écrin que lui crée l’orchestre, dont les couleurs se renouvellent à chaque instant. Sous l’archet des violons, le thème inoubliable est d’une générosité à se pâmer. Il faut aussi saluer les solistes de l’orchestre. Parmi les vents notamment, flûte et hautbois, plus tard dans le concert la clarinette, offrent des phrases d’une poésie infinie. Infatigable, la pianiste revient pour trois bis rodés, parmi lesquels la transcription de l’air central du Ballet des ombres heureuses d’Orphée et Eurydice de Gluck fait figure d’apaisante parenthèse. Même si le public – tout comme le premier violon, d’ailleurs – sourit davantage à l’inévitable Marche turque réécrite alla Wang, au déhanché jazzy quelque part entre Franz Liszt et Scott Joplin, dont elle aime à parapher ses récitals.

Les Fontaines de Rome (1916) et Les Pins de Rome (1924) n’obtinrent pas le même succès lors de leur création. Ici, Pappano les donne enchaînés, sans seulement laisser à l’auditoire le temps de reprendre sa respiration. Harpes ; orgue, piano et célesta ; crécelle, triangle et glockenspiel ; enregistrement du chant du rossignol qui conclut le troisième mouvement des Pins ; trompette hors scène : jouant avec l’ample palette élue par Respighi, l’orchestre de Pappano montre un art consommé de la couleur. La riche et inventive orchestration rencontre une qualité d’expression, de distinction des pupitres, qui lui permettent de s’épanouir. Avec bonheur, on se gorge de sonorités : de la qualité liquide des lents trémolos de cordes, sous un chant de clarinette d’une suavité envoûtante. D’un unisson de violon et de flûte sur un fond de célesta lumineux. La précision des lignes, des oppositions de pupitres, ne sombre jamais dans le chirurgical. On sent trop bien qu’elle ne vise qu’à l’intensité poétique, obtenue à coup sûr. Les accords de neuvième majeure se changent d’eux-mêmes en lumière du soir ; un écho de cloche fait qu’on se prend à rêver au sommet du château Saint-Ange au dernier acte de la Tosca, ou aux Paysages franciscains de Gabriel Pierné. Le désir du compositeur était de « donner corps aux sentiments et aux visions » suggérés par la contemplation des lieux romains : c’est un bel hommage que lui rendent Pappano et son orchestre.

Yuja Wang © Fadil Berisha | Rolex
Yuja Wang
© Fadil Berisha | Rolex
L’on ne peut s’empêcher de se demander d’où vient au chef cette force d’évocation. Reconnaissons-le : Pappano aime. Il aime passionnément la musique qu’il interprète, il aime son orchestre et son public. Pour s’en convaincre, il n’est que de le regarder, mains nues, dépenser sans compter une énergie jamais déployée à perte, le visage si mobile qu’on en perçoit quelque chose depuis la salle. Il n’est jamais plus magistral, ce soir, que dans les crescendos irrésistibles qu’il tire de ses musiciens, des crescendos qui s’élèvent avec l’évidence organique de la respiration humaine. Le dernier mouvement des Pins de Rome, progression sonore évoquant l’arrivée triomphale des armées sur la via Appia, avec ses bugles spatialisés aux sommets de la salle, est comme l’apothéose de cet art propre au chef italien. On retiendra longtemps aussi les silences brûlants d’énergie, plus saisissants que les tutti. Conclurent la soirée deux bis pris chez Sibelius et Rossini, à l’image des caractères contrastés du programme : une poignante, par moments impalpable Valse triste, suivie d’une Ouverture de Guillaume Tell exaltée. Bravi.