À l’heure où bon nombre d’institutions musicales se plient au rituel du concert de Noël, alors que les foyers bruissent des chansonnettes enfantines de circonstance pour le plus grand bonheur des parents attendris, le London Symphony Orchestra et son directeur musical, Sir Simon Rattle, étaient invités à la Philharmonie de Paris, lundi soir, pour un programme aux accents funèbres, voire apocalyptiques : aux Métamorphoses, composées par Richard Strauss sur les ruines de la Seconde Guerre Mondiale, succédaient le Prélude et mort d’Isolde de Richard Wagner et la Symphonie n° 2 (« The Age of Anxiety ») de Leonard Bernstein, deux œuvres dont les seuls titres pouvaient être dissuasifs en cette période festive. Ajoutons à cela la santé défaillante du pianiste soliste, Krystian Zimerman, obligé de se faire remplacer quelques heures avant le concert et nous obtenions une soirée propice à la morosité. Dans ces conditions, quel miracle a-t-il bien pu se produire, ce soir-là, pour que le public quitte finalement la Porte de la Villette le sourire aux lèvres et des étoiles plein les yeux ?

Sir Simon Rattle © Monika Rittershaus
Sir Simon Rattle
© Monika Rittershaus

L’explication commence avec un nom : Sir Simon Rattle. Le maestro à la crinière bouclée transforme Métamorphoses, mille fois interprété comme une froide procession funéraire, en une chorale palpitante à vingt-trois voix. Sans baguette, sans partition, sans même l’estrade qui distingue traditionnellement le chef de l’orchestre, Rattle parcourt la scène de long en large et se plonge dans le contrepoint polymorphe de Strauss pour en révéler toutes les saveurs. On apprécie l’intimité chambriste, renforcée par la disposition sur scène des musiciens, debout, en un arc-de-cercle à la courbure prononcée ; on admire la puissance orchestrale des tutti, qui reposent sur le socle central des trois contrebasses ; on goûte enfin le lyrisme de l’interprétation, chaque motif étant scandé avec ferveur sous la direction habitée du maestro. Habituellement difficile à révéler de manière cohérente, la nature complexe de l’œuvre est ainsi parfaitement mise en lumière, avec une énergie vibrante qui ne cède pas à la tentation d’un pathos excessif.

Il faut souligner la prouesse accomplie par les vingt-trois éclaireurs du London Symphony Orchestra dans ces Métamorphoses, tant ils ont su conjuguer virtuosité individuelle et cohésion polyphonique. Le Prélude et mort d’Isolde, œuvre-étalon qui permet de mesurer la richesse expressive d’une phalange symphonique, confirme ces dispositions à l’échelle de l’orchestre tout entier. Les premières mesures, dont l’écriture hésitante a provoqué l’enlisement de bien des formations par le passé, annoncent l’excellence de l’interprétation qui va suivre : clarté du timbre des violoncelles à l’unisson, pureté d’intonation des bois, tension infinie du phrasé… La lente progression ménagée ensuite par Wagner fait croître un désir multiple : désir des deux amants dans l’opéra, désir des auditeurs dans la Philharmonie, bientôt suspendus aux archets londoniens. L’incomparable talent de Rattle est alors de parvenir à cette fusion délicate des deux extrémités de l’opéra, le prélude et la scène finale, en tissant de sa baguette une progression continue jusqu’à la transcendance de l’issue fatale : la mort d’Isolde n’est pas tant une triste fin que l’accomplissement ultime de l’amour, atteint dans la jubilation. Dans l’orchestre, des vagues étincelantes de violons se succèdent, jaillissent depuis le fond des pupitres pour éclater dans des gerbes de cuivre, avant de refluer sereinement jusqu’aux derniers accords. La plénitude qui baigne alors la salle est si précieuse qu’on en viendrait à regretter que le concert ne s’achève pas à cet instant.

Kirill Gerstein © Marco Borggreve
Kirill Gerstein
© Marco Borggreve
Il reste toutefois une œuvre après l’entracte, et non des moindres : la Symphonie n° 2 de Leonard Bernstein, avec sa forme étrange (sur le modèle du troublant poème The Age of Anxiety de W. H. Auden), son langage musical singulier et son allure de concerto pour piano. Krystian Zimerman était très attendu dans cette œuvre qu’il a autrefois exécutée sous la direction du compositeur. Si son forfait soudain a déçu plus d’un mélomane, son remplaçant, Kirill Gerstein, impressionne par sa maîtrise de la pièce et sa miraculeuse capacité d’adaptation. Merveilleux chambriste, le pianiste se montre à l’écoute des moindres respirations de ses partenaires de l’orchestre, tandis que son toucher souple et délicat s’intègre parfaitement au jeu coloré de la formation londonienne. La complicité entre le maestro, le soliste et l’orchestre atteint des sommets dans le scherzo jazzy : Gerstein balaie le clavier avec la nonchalance de ces pianistes de bar qui jouent pour eux-mêmes, Rattle dodeline en souriant au-dessus du piano et les percussionnistes déchaînent leur arsenal dans une joyeuse agitation virtuose. L’œuvre regagne un temps les méandres d’une cadence pianistique tourmentée mais la montée vers l’apothéose finale ne tarde pas : les sonneries de cloches rythmées par les timbales semblent alors célébrer les miracles d’une soirée dont on se souviendra longtemps.