Le concert de ce soir fut placé sous le signe du voyage. Voyage en Orient, en Grèce ; voyage dans le temps également, où derrière une programmation presque exclusivement consacrée à Ravel, on parvint à saisir l'effervescence artistique de son époque ; voyage parmi les arts, enfin, où l'on explora les registres de la voix parlée, de la voix chantée, de la musique symphonique comme de la musique de ballet. Rappelant les « concerts à programme » du début du siècle, celui-ci avait le visage d'un cabinet de curiosités, et sut exercer sur le public la fascination que Ravel ressentait pour les contrées orientales.

André Dussolier © C. Perrin/Bestimage
André Dussolier
© C. Perrin/Bestimage
Au cœur du concert, la musique de scène arrangée par Ravel d'après Rimsky-Korsakov sur la légende d'Antar. Ses origines donnent à la musique ses deux visages : elle est à la fois picturale et narrative. André Dussollier récite, superposé à la musique, un texte d'Amin Maalouf, qui semble doté de la même dualité ; s'il s'insère sans peine dans le discours musical, la présence de la musique semble mettre en lumière la rythmique silencieuse des mots. Tout concourt au voyage, et si on sait où l'on va, on se laisse surprendre par la nature des chemins empruntés ; pour constituer son matériau thématique, Rimsky-Korsakov a repris l'idée chère à Berlioz de l'« idée fixe », se métamorphosant au gré des péripéties du héros. Si l'orchestration est opulente, l'ONL nous charme mieux dans le lyrisme des nombreux solos de cordes (Jennifer Gilbert au violon, Nicolas Hartmann au violoncelle, et surtout l'altiste Jean-Pascal Oswald). Mais la voix qui domine est celle d'André Dussollier ; le comédien n'implique rien de lui-même dans sa lecture, et semble n'avoir pour souci que de nous transmettre cette histoire, comme une fable passant de la bouche d'une mère aux oreilles de son fils. C'est au niveau du texte que se situe la seule interprétation, ou du moins la seule qui était véritablement nécessaire : ainsi, dans un passage musical conçu par Ravel comme une danse égyptienne, aux airs de sabbat, Maalouf choisit d'illustrer le départ d'Antar pour la bataille où il trouvera la mort. 

Avec la création du poème symphonique de Guillaume Connesson, on change d'époque, mais pas de style. Même opulence dans l'orchestration, même goût pour l'exubérance, touchant ici le dyonisiaque, mais sans sombrer dans le grotesque. Les sonorités, quant à elles, évoquent une certaine musique américaine (Copland, Gerschwin). L'œuvre échappe à l'éclatement par une forme claire en cinq parties, ainsi que par une solide unité thématique. On comprend mieux son aspect bigarré lorsque l'on sait qu'elle est inspirée du Cycle des Rêves de Lovecraft. Par la diversité des modes de jeux employés, le travail des tessitures comme des dynamiques, l'œuvre a le visage baroque du monstre Cthulhu, et présente autant de facettes que les tentacules de ce terrifiant rejeton de l'imagination lovecraftienne.

Suivent les Trois poèmes pour chant et orchestre de Ravel, inspirés par la légende de Shéhérazade. Curieuses parentés avec Antar, qu'il s'agisse du style, résolument orientalisant, ou du rôle de l'orchestre, profondément descriptif. Mais ce qui nous rappelle tant la première partie du concert, c'est sans doute la clarté de la voix d'Hélène Hébrard, qui a le souci de la diction du texte comme celui de la ligne, qu'elle soit musicale ou narrative. Rien de maniéré dans sa voix (et c'est sans doute ce qui nous rappelle André Dussollier). La gestuelle, en revanche, est certainement en décalage avec la simplicité des textes et l'apparente naïveté de la mélodie. On aurait aimé, sur ce point, plus de simplicité.

À chacun son moment de bravoure : pour l'orchestre, ce fut Daphnis. L'ONL s'est, depuis longtemps déjà, fait une spécialité de ce répertoire : l'interprétation est confiante, a l'efficacité d'une mécanique bien huilée. C'est déjà le cas dans le Lever du jour, où l'on jauge la précision du nuancier de couleurs et l'échelonnage des palettes de nuances. La Pantomime ne fait que confirmer cette impression, et l'on applaudit avec ardeur la virtuosité de Jocelyn Aubrun, flûte solo de l'orchestre. Après plus d'un mois d'absence, on est heureux de retrouver Leonard Slatkin à la tête de l'ONL, même s'il ne nous marqua ce soir ni par sa présence si par sa prestance. La Danse générale se dresse en final approprié pour clore un concert placé sous le signe de l'onirisme et de la rêverie, mais aussi du mythe et d'une joyeuse folie. Or, n'est-ce pas lorsqu'elle a tout cela à offrir que la musique est belle ?

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