Est-ce pour rendre justice à sa formation au Royal College of Music de Londres, que la jeune suédoise a privilégié pour ce programme reposant tout particulièrement entre ses mains une trop rare thématique britannique ? Ce choix d’œuvres, reconnues de toutes parts mais pas toujours jouées en France, témoigne en tout cas d’un goût certain, et d’une ambition qui s’avère majoritairement payante, comme toujours pour la cheffe assistante à la tête, depuis juillet dernier, du Chœur de Radio France.

Sofi Jeannin © C. Abramowitz - Radio France
Sofi Jeannin
© C. Abramowitz - Radio France

C’est en effet un beau chemin qu’a parcouru Sofi Jeannin depuis sa nomination à la direction musicale de la Maîtrise de Radio France en 2008. Saluée unanimement depuis pour son travail avec ces jeunes choristes, d’une rare envergure, elle s’est également frottée, petit à petit, à la direction d’orchestre (ONF, Philharmonique …) et au Chœur de professionnels sans pour autant délaisser la Maîtrise et l’action pédagogique et culturelle, à laquelle elle semble vouer une attention particulière. Réaffirmant la direction de chœur comme sa « vocation première », elle ne s’en montre pas moins compétente face à une formation orchestrale, tout en y faisant preuve des mêmes qualités : grande expressivité et précision, dans un mouvement proche de la chorégraphie, générosité, lyrisme assumé… mais surtout présence et écoute des musiciens et de leurs divers tempéraments.

Ce qui n’empêche pas la jeune cheffe, très musicienne et musicologue, de prendre les œuvres à bras le corps, quitte à se montrer également très exigeante envers les instrumentistes – sa seule erreur. On put ainsi émettre des craintes lors de l’exécution, majestueuse comme requis, des Marche et Canzona jalonnant la sublime Music for the Funeral of Queen Mary de Purcell : tout en lenteur, sur un phrasé épuré ne pardonnant rien dans l’acoustique sèche de l’Auditorium, mais aboutissant malheureusement aux quelques évitables fausses notes des trompettes. Quel dommage de gâcher de si belles intentions ! La formidable prestation du chœur releva le tout avec aise, confirmant à qui pouvait encore en douter la rare qualité de ses interprètes.

La courte et pour le moins intéressante pièce de Steve Martland qui suivit, Eternity’s Sunrise, opéra certes un grand saut dans le temps - l’œuvre ayant été créée en 2008 à Perth, soit cinq ans avant le décès du compositeur – mais n’en souligna pas moins des similitudes que l’on aurait de la difficulté à imputer à la culture anglaise. C’est plutôt à la modernité de la Marche entendue précedémment, s’apparentant à la première marche funèbre de l’histoire de la musique et dont la répétition d’origine, proliférée par le Kubrick formaliste d’Orange Mécanique au synthétiseur de Wendy Carlos, laissait deviner le potentiel de distorsion, que semble renvoyer cette musique volontiers répétitive, figuraliste, voire narrative. Pleine d’élan, voire d’entrain, syncopée et homorythmique, cette œuvre pour orchestre à cordes, ce soir-là en création française, requérait de la part de Jeannin une rigueur et une énergie à propos : appliquée, précise, mais surtout attentive à la formation tout de même réduite des musiciens, sans jamais oublier le caractère dansant et lyrique de l’œuvre, elle a tout simplement livré, avec les excellents musiciens, un sans faute.

La présence de la solennelle et tragique Missa in angustiis, dite « Messe Nelson » de Haydn, au sein de ce programme anglophile, ne peut s’expliquer que par le difficile contexte politique de composition de l’œuvre – les guerres napoléoniennes et leurs répercussions sur l’Autriche – évoqué par leur titre original (Missa in augustiis « Messe pour les temps d’angoisse »). Elle eut, on le devine, beaucoup à voir avec l’orchestration exigée par le Prince Nicolas II Esterhàzy, réduisant l’ensemble des bois aux trompettes, créant ainsi une sonorité moins viennoise dans les parties les plus contrapuntiques – comme le fugato du Dona nobis Pacem – voire haendélienne. Plus austère et religieuse que le langoureux Requiem de Mozart, dont on reconnaîtra l’obsédant thème du Tuba Mirum cité allègrement dans le Qui Tollis, cette messe n’en demeure pas moins l’aboutissement de l’œuvre liturgique d’Haydn, déjà amplement fournie, la plus grave, et la plus jouée. Mais cette interprétation par l’Orchestre et le Chœur, forte des prestations de la soprane Laura Mitchell et des solistes du Chœur de Radio France, vibrante, contrastée et enlevée, sut lui donner de nouvelles couleurs, et aura de quoi faire date. Tout comme, on l’espère, les prochains programmes proposés par Sofi Jeannin.

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