Quoi de plus difficile qu'une création ? Convaincre une salle et des instrumentistes d'accueillir ce type de concert est toujours une entreprise ardue, à plus forte raison lorsqu'il s'agit d'une œuvre datant d'il y a plus de cent ans et composée par une femme ! C'est la raison pour laquelle on ne peut que saluer l'initiative prise par le Kursaal de Besançon, qui accueillait jeudi dernier la création d'une symphonie de Charlotte Sohy (1887-1955) au sein d'une soirée exclusivement consacrée aux compositrices et interprétée principalement par des musiciennes : Debora Waldman à la tête de l'Orchestre Victor Hugo Franche-Comté ; Marie Vermeulin au piano solo. Le programme mettait également à l'honneur Fanny Mendelssohn et Clara Schumann.

Debora Waldman © Bernard Martinez
Debora Waldman
© Bernard Martinez

Dans une telle perspective, l'Ouverture en do majeur de Fanny Mendelssohn est une bonne entrée en matière. Dès son entrée sur scène, Debora Waldman donne le ton : la gestuelle est précise et claire, la direction minutieuse. Les pupitres de l'orchestre suivent avec application les directions de la cheffe. Rejoignant l'ensemble, Marie Vermeulin brille dans le Concerto pour piano en la mineur de Clara Schumann. C'est avec aisance et sobriété que la pianiste laisse résonner les gammes ascendantes qui ouvrent l'« Allegro maestoso ». L'interprétation rigoureuse ne laisse au hasard aucun contrechant, aucun phrasé et se révèle une ode au lyrisme contenu qui se dégage du concerto de Clara Schumann. La complicité entre la soliste et la cheffe est indubitable, notamment dans le finale « Allegro non troppo » où les interventions des différents pupitres et du piano s'entremêlent avec beaucoup de virtuosité. On peut néanmoins regretter que l'acoustique de la salle ne rende justice ni à la pianiste, ni à l'orchestre. Les interventions du violoncelle dans la « Romanze » centrale semblent parfois un peu étouffées ; les tutti orchestraux du premier mouvement écrasent par moment les envolées du piano seul. En guise de bis, Marie Vermeulin se permet une légère entorse à la ligne féminine du programme puisqu'elle propose la première des Scènes d'enfants … d'un certain Robert Schumann. Difficile cependant de lui en tenir rigueur, tant l'exécution de la pièce est aérienne et gracieuse.

L'événement de la soirée est toutefois la création mondiale de la symphonie de Charlotte Sohy, écrite au début du XXe siècle, seule pièce du catalogue de la compositrice qui n'avait encore jamais été interprétée, ce qui a supposé pour la cheffe un important travail de remaniement de la partition originelle. Élève de Vincent D'Indy et épouse du compositeur Marcel Labey, Charlotte Sohy a longtemps été oubliée, à l'instar de son illustre professeur ou de son mari. Depuis quelques années, Debora Waldman tente néanmoins de familiariser le public avec une large variété de ses compositions. En guise d'exergue à la symphonie, un mouvement du Quatuor opus 25 de la compositrice est proposé. Bien qu'il s'agisse d'une composition postérieure (le quatuor date de 1933), l'interprétation de cet extrait fournit l'occasion d'une première immersion salutaire dans le langage musical de Charlotte Sohy. Le troisième mouvement, « Badinage », remarquablement interprété par des solistes de l'orchestre, est mené au premier violon par François-Marie Drieux – que l'on connaît mieux pour ses contributions à l'ensemble Les Siècles. Les instrumentistes mettent en valeur tous les contrastes de la pièce avec délicatesse, jouant aussi bien des variations du phrasé que des oppositions de nuances ou de modes de jeu, autant d'éléments indispensables pour mettre en lumière le caractère audacieux du langage de la compositrice.

Composée entre 1914 et 1917 — d'où son sous-titre, « Grande Guerre » —, la symphonie de Charlotte Sohy est en grande partie autobiographique. À travers les mutations du thème principal, qui court dans les trois mouvements de la symphonie, l'auditeur peut saisir très nettement l'évolution de l'état d'âme de Sohy tandis qu'elle reçoit des nouvelles du front. La direction de Debora Waldman fait ressortir avec acuité la trame dramatique de cette symphonie et surtout toutes les particularités du langage de la compositrice. L'écriture est certes tributaire de la musique de César Franck mais elle n'en reste pas moins singulière, caractérisée par des harmonies audacieuses. La remarquable cohérence formelle de la pièce est mise en valeur par les interventions des différents pupitres de l'Orchestre Victor Hugo Franche-Comté. Les rapports de masses sont parfaitement réglés et les contrastes saisissants, notamment dans le troisième mouvement de l'œuvre où le dernier accord, glaçant, est rendu avec une grande intensité dramatique.

On ne peut que souhaiter longue et belle vie à cette symphonie, qui doit faire l'objet d'un documentaire en 2020, mais également à toute la production de Charlotte Sohy, qui gagnerait sans nul doute à être explorée plus en profondeur.

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