Après l’Orchestre National de France en début de semaine dernière, c’est au tour de l’Orchestre Philharmonique de Radio France, l’autre formation instrumentale de la Maison de la Radio, de se produire au Festival de Radio France – Montpellier Languedoc Roussillon. Vendredi, sous la direction de Santtu-Matias Rouvali, les musiciens ont interprété un programme entièrement consacré à Maurice Ravel, compositeur majeur de la période de la Grande Guerre. Qu’il s’agisse du Tombeau de Couperin, des Valses nobles et sentimentales, d’ Une barque sur l’océan, ou de Daphnis et Chloé, toutes ces œuvres ont vu leur beauté révélée par les nuances fantastiques qu’a déployées l’orchestre. Outre ces extraits instrumentaux, le baryton Laurent Naouri a chanté Trois poèmes de Mallarmé et Don Quichotte à Dulcinée. Une soirée inoubliable qui restera gravée dans les mémoires comme un sommet de musicalité.

Santtu-Matias Rouvali © Marc Ginot
Santtu-Matias Rouvali
© Marc Ginot

La soirée débute par la pièce la plus emblématique de la Première Guerre Mondiale : Le Tombeau de Couperin (1917 / orch. 1920) écrit en hommage à quatre de ses amis combattants morts au front. Les différentes parties, à l’écriture chatoyante et ciselée, sont jouées avec tout autant de subtilité et d’aisance les unes que les autres. Le jeune chef finlandais Santtu-Matias Rouvali adopte une gestuelle quasi féminine, alerte et délicate, qui sculpte le matériau de l’orchestre avec une précision impressionnante et un ressenti spectaculaire de justesse. Le rendu est élégant, léger, irrésistible. Les innombrables petits mouvements de bras du chef donnent l’impression qu’il peint une toile sous les yeux du public, submergé par une inspiration à la limite de la folie, ou de la magie. Toute la salle tremble de contentement et d’émotion.

Viennent ensuite les Trois poèmes de Mallarmé (1913). La formation de chambre choisie pour cette œuvre permet le surgissement soudain d’un écrin d’intimité, tout à fait propice à l’univers poétique de Mallarmé, si dense et si plein du silence de la pensée. Chacun des instrumentistes contribue à la perfection de l’interprétation générale ; soulignons le remarquable travail de la pianiste, Catherine Cournaud, capable de recréer la palette de timbres orchestrale au clavier grâce à un jeu tout en contrastes, lumineux et saisissant. Laurent Naouri adopte une belle intonation méditative, qui institue la voix en instrument : un choix artistique et poétique très judicieux mais qui a le défaut de trop gommer le texte, ainsi moins articulé que si la ligne de chant était projetée. Le public n’en est pas moins fasciné par ces trois pièces énigmatiques et sensibles.

Les Valses nobles et sentimentales (1911) et Une barque sur l’océan (issue des Miroirs, 1905 / orch. 1907), toutes deux écrites d’abord pour le piano, entraînent véritablement l’auditeur à la dérive. La musique devient palpable ; chaque inflexion phrastique correspond à une caresse, chaque nouvelle atmosphère à un voyage. Les musiciens eux-mêmes prennent plaisir à se laisser emporter par le mouvement d’extase qui se forme au cours de la progression des œuvres. La superbe continuité sonore, rendue possible par la cohésion de l’orchestre, est entretenue par Santtu-Matias Rouvali tout au long des pièces sans aucun effort, avec, au contraire un enthousiasme passionné et spontané.

Le cycle de mélodies Don Quichotte à Dulcinée (1933), pour baryton et grand orchestre, permet à Laurent Naouri de s’affirmer sur scène avec plus d’assurance et d’intensité. Avec son timbre chaleureux, il prend possession de chaque mélodie en en dégageant l’aspect théâtral, ce qui les pare des humeurs dont elles sont constituées et magnifie leurs nuances. La soirée se referme trop tôt sur un Daphnis et Chloé (1911) éblouissant, embaumant les effluves printaniers et scintillant des éclats merveilleux de l’amour. L’agitation est menée à son comble sans jamais nuire à la qualité des silences qui ponctuent la montée de la tension. La séquence finale est enlevée, brillante, jouissive.

La direction géniale de Santtu-Matias Rouvali et la capacité de l’Orchestre Philharmonique de Radio France à restituer les moindres détails architecturaux des œuvres de Ravel ont contribué à transformer la musique en sortilège, le temps d’une soirée. C’est ainsi qu’enveloppé par la richesse d’un son délicieusement moelleux, le public soudain redevenu enfant a renoué avec une sensation incomparable : l’émerveillement…

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