Directeur musical de l’Orchestre Philharmonique de Radio France depuis septembre 2015, le chef finlandais Mikko Franck ne cesse d’enthousiasmer à la fois le public et les critiques. En ce jeudi 21 avril à la Philharmonie de Paris il nous proposait un programme captivant comprenant le Prélude à l’après-midi d’un faune de Claude Claude Debussy, le Concerto pour violoncelle et orchestre n°2 de Dimitri Chostakovitch avec la soliste Sol Gabetta, et la Symphonie n°5 de Jean Sibelius.

Mikko Franck © Abramowitz | Radio France
Mikko Franck
© Abramowitz | Radio France

S’il est une chose précieuse pour un orchestre en dehors des qualités individuelles de chaque musicien, c’est assurément la cohésion d’ensemble, la complicité, l’amitié qui règne entre les musiciens et le chef, et qui se reflète généralement par l’engagement dans la musique elle-même. Ce soir, c’est une complicité malicieuse, une connivence intime et essentielle qui émane de l’Orchestre Philharmonique de Radio France sous la baguette de Mikko Franck. Cela se sent, se pressent, flotte dans l’air de cette Philharmonie tel un voile ondulant au rythme des respirations de chacun. Regards malicieux, sourires bienveillants, Mikko Franck participe de ce climat clément par une direction ample, généreuse, pleine de sens ; il quitte souvent sa petite estrade pour aller au plus près des musiciens, pour vibrer à leurs côtés, leur inoculer un élan, pour leur murmurer un bruissement ou susurrer une nuance.

C’est par le Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy que débute ce concert. Cette œuvre phare du XXe siècle, inspirée par le poème éponyme de Stéphane Mallarmé, n’est pas sans séduire par son onirisme mystérieux dans lequel « se meuvent les désirs et les rêves du faune dans la chaleur de l’après-midi », avant qu’il ne « se laisse aller au sommeil enivrant, empli de songes enfin réalisés, de possession totale de l’universelle nature » (propos de Debussy). Les musiciens nous en offrent ce soir une version somptueuse, Mikko Franck ayant très bien compris l’esprit de cette œuvre. Il en saisit toute l’ambigüité, toute la subtilité. La justesse des phrasés s’allie à la finesse des nuances et à la richesse des dynamiques pour un résultat admirable où la délicatesse chambriste de la flûte initiale prend petit-à-petit de l’ampleur, se métamorphose selon une sensualité troublante, et n’a de cesse d’alimenter un imaginaire fuyant tout repère.

Sol Gabetta © Marco Borggreve
Sol Gabetta
© Marco Borggreve
Le Concerto pour violoncelle n°2 de Dimitri Chostakovitch est la dernière œuvre concertante du compositeur, interprétée ce soir par la violoncelliste Sol Gabetta. Ce qui captive immédiatement dans son jeu est l’engagement physique dont elle fait preuve, l’attitude organique selon laquelle elle semble éprouver la musique. Cela se reflète notamment dans les attaques : le son se caractérise par la prégnance et la franchise de l’attaque. Le déploiement de son jeu arachnéen, d’une précision redoutable, injecte d’emblée un souffle sidérant, une tension, une présence saisissante qui servent à merveille l’âpreté et l’espièglerie de l’œuvre. Le tempo choisi par Mikko Franck aurait éventuellement pu être plus serré, plus nerveux, notamment dans le deuxième mouvement où le thème perd quelque peu son caractère sardonique ; cependant le jeu de tout l’orchestre et de la violoncelliste est tellement innervé par une tension, les dynamiques sont tellement franches, que l’on pardonne aisément cette largesse de tempo.

Composée par Jean Sibélius initialement en commande pour la célébration de son propre cinquantième anniversaire en 1915, sa Symphonie n°5, l’une des plus populaires, n’a trouvé sa forme définitive qu’en 1919 après de nombreux remaniements. Mikko Franck, compatriote du finlandais Sibélius, a fait de ce compositeur qu’il connaît très bien l’un de ses chevaux de bataille. C’est avec une maîtrise exemplaire qu’il dirige cette symphonie. Le seul bémol serait éventuellement le léger déséquilibre de balance entre le pupitre des vents et celui des cordes, le premier ayant parfois tendance à couvrir trop le second, ainsi qu’une certaine acidité dans le son des cuivres que l’on aimerait plus rond. Remarquons une cohérence du programme dans le fait qu’un des motifs du premier mouvement, exposé tout d’abord par les cors, ressemble très clairement au début du thème initial du Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy. Dans le troisième mouvement, les musiciens arrivent par l’ampleur et la dynamique du son à faire de cette musique une réelle célébration, tourbillonnante et audacieuse, plongeant tour à tour dans la frénésie (premier thème) ou dans l’ataraxie (second thème, plus ample, porté par les cors). Remarquons également que certains chromatismes du premier thème peuvent évoquer subrepticement du Chostakovitch. L’exécution de la grande montée en puissance est mémorable, notamment de par son impalpabilité initiale. Enfin, les brusques accords conclusifs, au nombre de six, assenés crûment avec une virulence convulsive et féroce, séparés entre eux par de longs silences nourrissant une immense tension, produisent un effet ahurissant.

C’est en somme un concert de très haute facture que nous ont offert les musiciens, et l’on ne peut que souhaiter une belle et longue continuation à cette collaboration entre le chef et l’orchestre.

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