Sachons gré au librettiste Karl Ove Knausgård et au metteur en scène Calixto Bieito d’avoir intitulé leur pièce Solveig (L’Attente) et non Peer Gynt. Cela évite au spectateur de l'Opéra national du Rhin d’éventuelles déconvenues (rappelons-nous le récent Enlèvement au sérail genevois, qui ne conservait de l’œuvre de Mozart ni le livret, ni la forme du singspiel, ni l’intégralité de la musique) et le place dans une disposition d’esprit d’ouverture et de curiosité : quel texte, avec quelles teneurs poétique et éventuellement réflexive, la musique de Grieg peut-elle susciter chez un auteur du XXIe siècle ? Cette partition, éminemment romantique, fortement évocatrice (pour ne pas dire, parfois, illustrative), aux couleurs rutilantes, s’accommodera-t-elle d’une écriture contemporaine qu’on peut supposer a priori plus sobre et moins lyrique, plus suggestive que démonstrative ?

<i>Solveig (L'Attente)</i> à l'Opéra du Rhin © Thor Brødreskift/FiB
Solveig (L'Attente) à l'Opéra du Rhin
© Thor Brødreskift/FiB

Quoi qu’il en soit, Karl Ove Knausgård a judicieusement évité le simple changement de point de vue, celui qui aurait consisté à nous faire vivre la pièce d’Ibsen par le regard d’une femme délaissée, avatar norvégien d’une Cio Cio San qui aurait quitté les brumes de Nagasaki pour celles de Norvège. Le procédé aurait sans doute été convenu, trop typiquement « opératique » pour susciter la surprise, et aurait engendré des réflexions pour le moins attendues sur le rôle de la femme à l’Opéra, éternelle victime de l’égoïsme des hommes. Rien de tel ici : l’auteur ne garde du personnage d’Ibsen que le motif de l’attente, qu’il se garde de parer des seules couleurs de l’angoisse et du désespoir : l’attente, c’est certes celle du retour de l’être aimé, ou encore celle de la mort (Solveig prend soin de sa vieille mère en fin de vie), mais c’est aussi celle de l’éclosion de la vie (la fille de Solveig est sur le point d’accoucher), ou celle de l’âge adulte (des images de Solveig enfant se superposent à la figure du personnage adulte). C’est, au total, le destin de trois femmes qui nous est donné à voir, à moins qu’il ne s’agisse d’une seule et même femme à quatre âges de la vie, et in fine une belle métaphore du temps qui passe, de la vie et de sa vacuité, mais aussi de son éternel recommencement et de la transmission et/ou des ruptures qui s’opèrent d’une génération à l’autre.

Le spectacle imaginé par Calixto Bieito est sobre, avec une seule concession à son goût pour la provocation : une scène d’accouchement filmée en temps réel et en gros plan pendant la Berceuse de Solveig. L’utilisation de la vidéo est habile, souvent poétique, même si le procédé a tendance a être actuellement un peu surexploité. La technique de la « performance filmique » consistant à filmer en direct les acteurs semble séduire tout particulièrement les metteurs en scène d’opéra, au moment même ou le monde du théâtre commence à s’en lasser… Solveig, vêtue de blanc, évolue entre trois grands draps blancs tendus sur lesquels sont projetés différents films représentant tantôt des animaux, tantôt les deux autres personnages de la pièce, tantôt Solveig elle-même qui se filme (ou fait mine de se filmer) en direct. Cela nous vaut quelques moments intenses, notamment lorsque les images donnent à voir différentes physionomies du personnage principal permettant de rendre compte, dans le même instant, des divers sentiments (indifférence, lassitude, désespoir, révolte) que peut susciter sa longue et vaine attente… Le procédé est d’autant plus efficace que le visage de Mari Eriksmoen (qui s’avère être également une remarquable actrice et une excellente diseuse) est particulièrement expressif.

<i>Solveig (L'Attente)</i> à l'Opéra du Rhin © Thor Brødreskift/FiB
Solveig (L'Attente) à l'Opéra du Rhin
© Thor Brødreskift/FiB

La chanteuse n’est pas en reste, qui distille avec beaucoup de sensibilité les pages musicales qui lui échoient, à commencer par une berceuse pleine de douce nostalgie et de tristesse résignée. La voix, par ailleurs, sait prendre des couleurs juvéniles, presque enfantines, particulièrement bienvenues dans cette œuvre où se mêlent quatre âges différents de l’existence. Saluons également la belle performance du baryton Laurent Koehler, artiste du chœur de l’Opéra du Rhin, dont la voix chaleureuse et bien projetée sait sans difficulté se distinguer de celles de ses collègues lors de ses interventions en tant que soliste.

Les chœurs, précisément, qui chantent notamment deux des Quatre psaumes opus 74 ou encore l’Ave Maris Stella (EG 150), font montre d’une fort belle homogénéité et d’un sens des nuances très appréciable. Quant à l’Orchestre philharmonique de Strasbourg et à son chef (Eivind Gullberg Jensen), ils remportent un beau succès : évitant certains excès auxquels l’œuvre peut parfois donner lieu, ils proposent une lecture colorée, émouvante, lyrique mais sans emphase, des 11 numéros de Peer Gynt (sur les 26 que comporte la partition) retenus par les auteurs de l’œuvre.


Le voyage de Stéphane a été pris en charge par l'Opéra national du Rhin.

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